Giuseppe Santoliquido, Voyage corsaire

Le fabuleux voyage de Santoliquido

Giuseppe SANTOLIQUIDO, Voy­age cor­saire, Ker, 2013

santoliquido voyage corsaireVoici un roman intel­li­gent, sub­til. Un roman qui joue sur plusieurs reg­istres et offre plusieurs niveaux de lec­ture.

Ce qu’annonce René Godenne en pré­face : « Giuseppe San­toliq­ui­do racon­te des his­toires mar­quées du sceau de la sin­gu­lar­ité. Une sin­gu­lar­ité qui ne se fonde pas sur le fait extra­or­di­naire, la recherche de l’événement spec­tac­u­laire, mais sur la décou­verte, à par­tir d’une « spec­tro­gra­phie » minu­tieuse des gestes, actes et sen­ti­ments des indi­vidus, de des­tins par­ti­c­uliers, qui pren­nent à l’occasion valeur de mythe. »

Le livre s’ouvre sur un pro­logue qui pro­pose une mise en abyme de l’artiste-écrivain… « Une nuit sans lune, un écrivain dans la cinquan­taine fit un rêve étrange. » Cette pre­mière phrase aux accents proustiens donne le ton du roman, entre songe et réal­ité, entre fic­tion et His­toire. L’écrivain en ques­tion ne sait s’il est encore en phase de som­meil ou s’il est vrai­ment éveil­lé. Impres­sion d’irréalité, ou plutôt de dou­ble réal­ité, de « dishar­monie » comme le pro­pose l’auteur lui-même, dans laque­lle s’instillent le doute et le soupçon, qui vont nous accom­pa­g­n­er tout au long des textes suiv­ants. Car le per­son­nage présen­té d’entrée de jeu subit une forme de dédou­ble­ment qui pour­rait être la déf­i­ni­tion du méti­er d’écrivain.

Rien, dès lors, n’interdit de penser que ce jeu des apparences se pour­suive par la suite, et notam­ment dans le texte suiv­ant qui voit par­tir au Camer­oun un jeune homme en rup­ture. Autant le per­son­nage de la scène ini­tiale pour­rait être Giuseppe San­toliq­ui­do lui-même, autant il pour­rait être ce Frédéric Ver­rat­ti sur le départ. L’auteur excelle à décrire les odeurs, couleurs, lumières, moi­teurs de ce pays, tout un monde de sen­sa­tions qui explose de sen­su­al­ité et d’exotisme. Un réc­it de voy­age en com­pag­nie de Simon, le Nyà­moro, l’aîné chargé de trans­met­tre le lig­nage, et chauf­feur de Frédéric, lequel voit dans ces péré­gri­na­tions des « immer­sions en lui-même ». Un réc­it de voy­age qui trans­forme aus­si le nar­ra­teur : « Le passé et le présent s’entremêlèrent, une fois de plus, dans la per­cep­tion d’une réal­ité nou­velle. »

Frédéric Ver­rat­ti pour­suit sa décou­verte de la vie africaine à tra­vers des scènes du quo­ti­di­en et la ren­con­tre de per­son­nages pit­toresques, tel ce mys­térieux P.P.P. Artiste ital­ien vieil­lis­sant, il vit retiré dans une vil­la où il s’attèle à l’adaptation african­isée de l’Orestie d’Eschyle. Giuseppe San­toliq­ui­do dis­tille quelques indices sur la per­son­nal­ité prob­a­ble de ce P.P.P., dont la ren­con­tre per­met de livr­er quelques clés sur le con­ti­nent africain dont celle-ci : « Ici, pour que les choses fonc­tion­nent, il faut accepter que le rationnel se mêle à l’irrationnel. Ce sont les deux faces d’une même réal­ité que l’on ne peut en aucun cas sépar­er. » San­toliq­ui­do apporte une dimen­sion de réal­isme mag­ique à son réc­it, jouant de la chronolo­gie et de la vérac­ité his­torique.

L’épisode suiv­ant nous immerge dans une autre réal­ité, his­torique et poli­tique. Pour­suiv­ant son explo­ration africaine, Giuseppe San­toliq­ui­do dresse l’émouvant por­trait d’une femme de car­ac­tère, anci­enne mil­i­tante du groupe des « Nou­veaux Christophe Colomb », au sein duquel elle fit la con­nais­sance de Thomas, révo­lu­tion­naire panafrican­iste, éphémère Pre­mier Min­istre assas­s­iné dans des cir­con­stances trou­bles. San­toliq­ui­do passe du per­son­nage de Frédéric à celui de cette femme attachante qui a tra­ver­sé l’histoire de son pays et se trou­ve à un tour­nant de son exis­tence, face à sa con­science. Simul­tané­ment, il bas­cule vers un autre pays, puisque nous sommes en droit de penser que ce Thomas aux idées révo­lu­tion­naires doit beau­coup à Thomas Sankara, leader du Burk­i­na Faso lui aus­si assas­s­iné. Pour­tant, l’auteur laisse plan­er un doute et joue de l’authenticité his­torique, lais­sant au lecteur le soin de recon­stituer le puz­zle.

Giuseppe San­toliq­ui­do s’enfonce d’un degré sup­plé­men­taire dans la tra­di­tion africaine en pro­posant ensuite un mvet, un réc­it épique camer­ounais sur la vie et la mort, le vil­lage d’en bas et le vil­lage d’en haut. Il met en scène un vieux notable qui se pré­pare à mourir dans sa case. Celui-ci se sou­vient de sa totémi­sa­tion, occa­sion d’exprimer « le sen­ti­ment de l’extraordinaire facil­ité du rap­port entre les élé­ments », à la croisée des des­tins indi­vidu­els et col­lec­tifs, de l’être en com­mun.

C’est nour­ri de ces ren­con­tres dans le temps et l’espace africains que Frédéric Ver­rat­ti revient à Brux­elles pour se retrou­ver face à lui-même.

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°180 (2014)