Eugène Savitzkaya, Aux prises avec la vie

Des catastrophes

Eugène SAVITZKAYA et Com­pag­nie TRANSQUINQUENNALAux pris­es avec la vie, Fram, 2002

Dès les pre­miers mots des pre­miers textes, l’écri­t­ure de Sav­itzkaya peut s’en­vis­ager sous l’an­gle d’une catas­trophe, non pas inéluctable mais inévitée, non pas à venir mais comme tran­quille­ment quoique épou­vantable­ment — instal­lée.

Ce n’est pas l’Apoc­a­lypse mais un séisme per­ma­nent, qui cou­ve ou flam­boie, selon les heures, selon les mots — car les mots vivent leur méchante vie pro­pre, se choquent par­fois plus vio­lem­ment que les avions dans les build­ings. Et il ne faudrait pas croire que leur vacarme est sans con­séquence, que c’est soyons savants — l’in­no­cent bruit de bottes des sig­nifi­ants qui gronde à nos oreilles. Non, il ne faudrait pas imag­in­er que les mots se font la guerre sans rien dire,
que les lita­nies qu’ils com­posent sont dé­pourvues de sens. Prenez Est — comme tous ceux du recueil Aux pris­es avec la vie, un texte écrit pour la scène en col­lab­o­ra­tion avec l’équipe du Tran­squin­quen­nal. Il n’y a ici que des ques­tions, dont cha­cune induit par­tielle­ment la suiv­ante dans un enchaîne­ment ludique et jubi­la­toire.

C’est un exer­cice, direz-vous, avec suff­isam­ment d’hu­mour — noir — pour s’al­li­er le spec­ta­teur ou le lecteur : «   est-ce un beau temps pour sor­tir les petites vieilles ? / les petits vieux sui­vent-ils un chemin pen­tu? / dor­lote-t-on les petites vieilles sous les tilleuls? / com­ment sepor­tent les gan­glions de ta petite vieille? / (…)/ affames-tu ton petit vieux ? / abreuves-tu ta petite vieille ? » Cepen­dant, rien n’indique qu’il faille jeter les mots aux orties, aucune didas­calie ne pré­cise qu’il ne faille pas les pren­dre au sérieux. Aus­si, lancées sans es­poir de réponse, les inter­ro­ga­tions procè­­dent-elles aus­si bien de l’ab­surde, du pied de nez à l’e­sprit de sys­tème (« sautes-tu les obsta­cles comme on saute les chèvres ? / fus-tu à Chevre­mont ? ») que de la méta­physique la plus nue, la plus cinglante : « êtes-vous ? / pourquoi êtes-vous ? »

Ailleurs les ques­tions peu­vent même, mine de rien, se faire poli­tiques. Il n’y a, en effet, pas d’in­no­cence à se deman­der ce « que jus­ti­fie la jus­tice de ce siè­cle » ou si vous « migr­erez (…) à Vitrolles ». On sort de ce tour­bil­lon ver­bal non pas grog­gy mais pleine­ment réveil­lé, avec l’en­vie de pren­dre le relais, de crier à son tour ses ques­tions à la face du monde. Dans Aux pris­es avec la vie courante, la « ca­tas­tro­phe » sert de leit­mo­tiv à la tirade ini­tiale ; elle inter­vient dans une manière de refrain hor­ri­fié (« Le monde ne tient qu’à un fil. La cat­a­stro­phe est proche en perma­nence. ») qui jalonne une dia­tribe sur de très con­tem­po­raines et domes­tiques calamités. Car nous sub­sis­tons dans une société où « les com­merçants vendent de la merde embal­lée hygiénique­ment », où les ban­quiers s’enri­chissent avec les « compte(s) déficitaire(s) » de leurs clients, où la mort peut frap­per à tout moment et n’im­porte où, jusque dans les recoins les plus sere­ins de la mai­son, et où nous endurons l’ef­froy­able souci qu’il devrait pour­tant être pos­si­ble d’y échap­per — que c’est juste une ques­tion de pré­voyance, qu’il revient à nous seuls de met­tre les nôtres en sécu­rité. Par la suite, le texte joue de la ten­sion entre la poésie, la lé­gende, l’aspi­ra­tion à l’idéal — qui se traduit même par le choix des prénoms des person­nages, Aliénor, Antoine, Arthur, un peu plus fab­uleux que nature — et le terre-à-terre où s’en­lisent un homme et une femme jusqu’à ne plus s’aimer, jusqu’à voir leur en­fant partagé entre deux maisons, deux pa­rents, deux façons de faire — ou ne pas faire — les cours­es et de pré­par­er un repas : « C’est quand même plus con­fort­able chez ma mère et plus rudi­men­taire chez mon père, plus prim­i­tif. Il y a des dif­férences fla­grantes. Chez ma mère, il y a un peu de fior­i­t­ure quand même, du choco, du ketchup de temps en temps, la télévi­sion. Chez lui rien de tout ça. » La fin est presque solaire, car Arthur aime Louise, et leur amour d’en­fants est en­core à vivre, n’a pas encore subi les men­aces et les agres­sions de la « vie courante ».

Entre La femme et l’autiste — titre de la scène qui clô­ture le recueil —, des paroles cir­cu­lent qui n’at­teignent pas leur but, et le cat­a­clysme cette fois est qu’en­tre les prota­gonistes rien ne se pro­duit, rien n’a lieu qu’un désar­roi que ne peu­vent racheter ni les mots ni le jeu des corps : « Nous sommes allés chez elle. Il y fai­sait chaud, nous nous sommes désha­bil­lés lente­ment et vers la fin de la nuit nous fûmes nus et il faut bien le dire, plutôt désem­parés ».

Quand, dans les ultimes répliques, les per­son­nages sem­blent enfin dia­loguer, c’est pour pra­tique­ment ne rien se dire, et les derniers mots (« Je ne sais pas ») sont d’ailleurs l’im­puis­sance même. Aupar­a­vant, la femme et l’autiste auront été essen­tielle­ment leur pro­pre dis­cours, un flux poé­tique entê­tant qui devrait combler aus­si bien les fam­i­liers de la cos­mogo­nie sav­itzkayenne que ceux qui ont décou­vert l’écrivain avec Marin mon cœur.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°124 (2002)