Eugène Savitzkaya, Célébration d’un mariage improbable et illimité

Le festin originel

Eugène SAVITZKAYACélébra­tion d’un mariage improb­a­ble et illim­ité, Minu­it, 2002

savitzkaya celebration d'un mariage improbable et illimitéPour des raisons que l’on devine pure­ment édi­to­ri­ales, Célébra­tion d’un ma­riage improb­a­ble et illim­ité nous est présen­té comme un roman ; en réal­ité, sa forme est celle du théâtre, et son con­tenu, poé­tique. Il appar­tient au genre, peu usité de nos jours, de la poésie dra­ma­tique (qui a néan­moins don­né à la lit­téra­ture contempo­raine quelques vraies réus­sites : on pense notam­ment à la pièce de Peter Hand­ke, Par les vil­lages). Eugène Sav­itzkaya lui-même s’y est illus­tré à plusieurs repris­es avec bon­heur, depuis La folie orig­inelle (d’une écri­ture cepen­dant plus nar­ra­tive), jusqu’aux textes plus récents conçus en vue d’une col­laboration avec la troupe du Transquin­quennal.

Sous ce titre énig­ma­tique et pro­gram­ma­tique se cache une œuvre où l’aspect incan­ta­toire (donc en principe répéti­tif) et la sim­plic­ité de l’ar­gu­ment ne doivent pas cacher une réelle com­plex­ité de struc­ture. L’essen­tiel des répliques se parta­gent entre deux caté­gories d’in­ter­venants. D’une part les Con­vives, s’ex­p­ri­mant tan­tôt seuls, tan­tôt en groupe. Ils célèbrent, se sou­vi­en­nent, prophé­tisent, décrivent les étapes de la noce : la prépara­tion du repas, le cortège nup­tial, l’ap­pari­tion des fiancés. Ceux-ci ne sont pas présents en tant que tels, mais seule­ment à tra­vers ce qui est dit d’eux. Dans les toasts portés en leur hon­neur par les Con­vives, est évo­quée à maintes repris­es une impos­si­bil­ité, ou du moins une dif­fi­culté : celle pour l’homme et la femme de s’har­monis­er l’un à l’autre. Dif­ficulté de se « con­join­dre », de s’emboîter, de s’in­clure comme le yin et le yang : leur union ressem­ble sou­vent à un com­bat, au cours du­quel ils se cherchent, s’a­grip­pent, se mélan­gent, mêlent leurs humeurs, entrela­cent leurs mem­bres, échangent leurs posi­tions, leurs at­tributs, mul­ti­plient les com­bi­naisons. Tout cela dans le but, sem­ble-t-il, de recon­stituer une unité per­due, un être fusion­nel, bai­gnant dans sa com­plé­tude. Nos­tal­gie d’une époque antérieure à la sépa­ra­tion des sex­es et à la déchéance des corps. Mais la réal­ité est tout autre, elle est dyshar­monie, accou­ple­ment bes­tial. Quand l’u­nion a enfin lieu, elle est décrite dans des ter­mes agres­sifs, triv­i­aux, car­i­cat­u­raux : « Un homme par­mi les Convi­ves : le fiancé arrive, il est mai­gre comme un clou et mem­bré comme un âne, la fiancée sur­vient, elle est ronde comme une bar­rique et fen­due comme une pastèque, la pastèque roule sur le flanc et le clou se plante dedans, la pastèque mouille le clou et le clou encloue la pastèque, la pastèque est enclouée et le clou est plan­té. » D’autre part inter­vient le Temps, matéri­al­isé par les Mouch­es, les Bour­dons, les Mer­lettes et les Feuilles. Leurs inter­ven­tions sont sem­blables à une basse obstinée, qui vient faire con­tre­point avec les excla­ma­tions des parti­cipants à la noce. Elles se man­i­fes­tent exclu­sivement sous forme inter­rog­a­tive, par des rafales de ques­tions qui vien­nent harcel­er les Con­vives. Ques­tions pri­mor­diales, por­tant sur les aspects fon­da­men­taux de l’ex­is­tence, le jour et la nuit, la vie et la mort, le fait d’être, d’être en société, la parole, le sexe, le manque… Ques­tions telles qu’en posent les enfants aux adultes, et dont l’ac­cu­mu­la­tion traduit à la fois le ravisse­ment et l’inquié­tude devant le monde : « (…) qu’est-ce qui est plus noir que la nuit ? com­bi­en mesure la nuit ? com­ment mesur­er la nuit la nuit peut-elle être claire ? le jour est-il dans la nuit ? la nuit est-elle dans le jour ? com­ment portez-vous la cra­vate ? com­ment vous portez-vous ? portez-vous à gauche ? portez-vous à droite ? dormez-vous à gauche ? dans quel sens respi­rez-vous ? respirez-vous qu’aspirez-vous ? », et ain­si de suite. On le voit, l’hu­mour n’est pas absent de ce texte : ici sous la forme du glisse­ment séman­tique, du coq‑à l’âne ou du jeu de mots, ailleurs sous la forme de la comp­tine et de la ritour­nelle… Implicite­ment, un rap­port sem­ble s’établir entre les inter­ro­ga­tions du Temps qui im­portunent les Con­vives et trou­blent leurs fes­tiv­ités, et l’ab­sence des fiancés à leur pro­pre mariage — comme si celle-ci trou­vait son orig­ine dans celles-là. C’est ce divorce que traduit une autre voix inter­venant à la fin du texte, « sor­tant d’un grand ton­neau » (celle de Dieu, du Temps, de la Fata­lité, de quoi d’autre encore ?) : « moi, moi je m’op­pose à ce mariage, en fonc­tion de la rose et de l’oursin, toutes choses bues, je suis respon­sable de tout, je suis respon­s­able de la nappe sale et du lacet cassé, je suis respon­s­able de la verge tor­due et de la lèvre déchirée, je suis cou­pable d’être né, je suis coupable de respir­er, je suis coupable de me mou­voir (…) ». Célébra­tion d’un mariage…, sorte de cosmo­gonie très per­son­nelle, rend man­i­feste l’in­quiétude devant la con­di­tion de l’homme, con­fron­té à la perte du par­adis orig­inel, de l’u­nité pre­mière (avec le monde, avec les autres, avec soi-même). Mais si cette perte est souf­france, elle est aus­si jouis­sance, puisque c’est par elle que nous est don­née la mul­ti­plic­ité du réel, l’in­finité des goûts, des saveurs, des couleurs, des formes et des ma­tières — autant de choses dont Sav­itzkaya, poète du sen­suel et du sen­soriel, se révèle ici, une fois encore, l’in­lass­able et incompa­rable inter­prète.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°123 (2002)