Eugène Savitzkaya, En vie

L’univers dans une casserole

Eugène SAVITZKAYA, En vie, Minu­it, 1995

savitzkaya en vieDans la nou­velle chronique roma­nesque qu’il vient de faire paraître chez Minu­it, Eugène Sav­itzkaya s’at­tache à une élé­men­taire déf­i­ni­tion de soi à tra­vers les rap­ports qu’il établit avec son envi­ron­nement domes­tique et famil­ial. En vie ne racon­te rien que cha­cun ne soit à même d’ex­péri­menter au quo­ti­di­en, pour peu qu’il mène une exis­tence point trop va­gabonde ou mar­ginale. De la vais­selle au re­passage, des soins qu’il faut accorder au jar­din à l’art d’ac­com­mod­er les restes, c’est un véri­ta­ble traité d’é­conomie ménagère qui est pro­posé, et la mai­son sent bon la cui­sine de province, la savon­née, le planch­er fraîche­ment ciré.

Oh, il ne s’ag­it pas pour autant de tra­quer comme un vériste la banal­ité des choses, dans ce que leur néces­sité peut avoir d’un peu triste par­fois, de ras­sur­ant aus­si. Les  temps  sont au  réen­chante­ment du monde, comme l’an­nonçaient Stengers et Pri­gogine, et aux alliances nou­velles avec la nature. A cet égard, ce jour­nal d’un poète de cam­pagne tient de la per­fec­tion, qui cé­lèbre avec une sim­plic­ité rouée la vie matérielle dans ses par­fums les plus sub­tils, fus­sent-ils ceux de la merde.  Et les actes jour­naliers, les objets usuels, les sub­stances les plus sim­ples en acquièrent une telle aura que cha­cun, y recon­nais­sant du sien, peut se dire : c’est cela, que pour­tant je n’au­rais jamais pu exprimer si bien. Priv­ilège  du poète,  dira-t-on.   Celui-ci, pour­tant, sem­ble à présent assign­er à l’écri­ture un devoir de réserve qui inter­dit tout erre­ment rhé­torique : « La métaphore et l’in­con­duite parta­gent la même racine », pour­rait-il dire avec François Jacqmin pour expli­quer sa sobriété. Mais lors même qu’il astreint sa phrase à la justesse, son aisance dés­in­volte, son humour léger de séduc­teur sûr de ses moyens et de musi­cien maître de ses effets lui per­me­t­tent d’un seul mouve­ment d’ac­cueil­lir la vérité du monde et de s’en émer­veiller : priv­ilège et grâce du ta­lent.

L’har­monie qu’il évoque est le fruit d’une con­science holis­tique où chaque par­celle de l’u­nivers trou­ve sa jus­ti­fi­ca­tion par ses cor­réla­tions à l’or­don­nance générale. A l’abri de sa mai­son comme à l’in­térieur d’une mem­brane pro­tec­trice, la cel­lule famil­iale respire aus­si à l’u­nis­son de l’e­space, auquel l’at­tachent de mul­ti­ples con­nex­ions : portes ouvrant sur le jardin, fenêtres livrant pas­sage au vent, con­duites d’é­gout rac­cor­dant les ven­tres à la terre, ram­i­fi­ca­tions des ru­meurs. C’est ici la vie tran­quille qui déroule ses rit­uels de sub­sis­tance, et Carine, la fian­cée, et Louise et Marin les enfants (oui, Marin mon cœur) s’y meu­vent à l’aise, tout comme l’écrivain par le regard duquel le monde advient, fil­tré par l’ex­i­gence de ne rien dire qui ne soit intime­ment perçu. Et passent les jours sans que l’heure sonne ja­mais — parce qu’il n’y a plus de mon­tre, d’abord, ni d’hor­loge dans la demeure, parce qu’aus­si « rien d’ex­tra­or­di­naire ne se pro­duira jamais ». C’est que le temps, ici, a rangé sa flèche dans son car­quois et que les par­cours nar­rat­ifs ne sont pas linéaires mais se répè­tent. Tel qui rit ven­dre­di peut rire encore dimanche, et peu importe d’ailleurs l’or­dre des jours, car le change­ment n’est pas événe­ment mais œuvre sourde de la désagré­ga­tion et de la mort au cœur de chaque être.

Leurre frag­ile et ten­dre du bon­heur. A l’é­cart dans son bureau, l’écrivain en note les traces. Avec lui il a mis sa famille en quar­an­taine (les jour­naux n’en­trent pas dans la rue Chevau­fos­se, où l’on se préserve de l’ag­i­ta­tion sociale), comme pour mieux l’ob­serv­er. Il se demande alors quel est le prix de son tra­vail, s’il vaut le bois qu’on brûle pour se chauf­fer. Car le temps, ce n’est pas de l’ar­gent mais de l’én­ergie. Il en faut pour main­tenir en vie, dans la saveur du poème, ce qui déjà est con­damné. Il en faut, ô com­bi­en, pour réus­sir à cuire l’uni­vers dans une casse­role.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°87 (1995)