Eugène Savitzkaya, Exquise Louise

Louise arrive

Eugène SAVITZKAYAExquise Louise, Minu­it, 2003

savitzkaya exquise louiseComme toutes les petites filles, Louise s’adonne à une foule d’oc­cu­pa­tions. Elle enfouit des choses dans le jardin ou dans sa tête. Elle réqui­si­tionne les ciseaux de la mai­son pour découper tout ce qui lui tombe sous la main, une feuille de papi­er, les rosiers ou sa chevelure. Elle prend plaisir à la com­pag­nie des chiens, des chevaux et autres ani­maux, ou encore à jouer avec ses amies Julie, Marie et Noémie. Mais pour pou­voir faire ces choses, Louise, comme toutes les petites filles, a d’abord dû venir au monde. Et pour cela, il a fal­lu qu’un jour, un homme et une femme unis­sent leurs per­sonnes dans un rap­proche­ment périlleux et, sem­ble-t-il, un peu hasardeux. Quelques mois après a com­mencé pour elle le dif­fi­cile appren­tis­sage du monde extérieur. Comme presque tou­jours chez Eugène Sav­itzkaya, la con­fronta­tion à la réal­ité est vécue sur le mode de l’en­chante­ment, mais aus­si sur celui de la perte, voire de la dé­chéance. A peine née, Louise se heurte à la loi des adultes : les par­ents bien sûr, ces « ty­rans domes­tiques » qui voudraient impos­er au peu­ple des princess­es « le soir et le matin, le soleil et la lune, la com­pote et le choco­lat, le si­lence et la parole » ; mais de manière plus gé­nérale, la société avec ses règles incompré­hensibles, tout un « monde organ­isé par des pal­to­quets et des pleu­tres dont la ten­sion provo­quée par la crispa­tion des fess­es se ressent dure­ment à l’échelle plané­taire ». Ce sont eux qui lui imposent un tas de con­traintes absur­des et la privent de tant de choses délec­tables. Elle n’a à leur oppos­er que son obsti­na­tion, sa volon­té minus­cule, certes, mais intransi­geante : « Louise est là. Louise veut manger. Louise veut. C’est toute Louise qui veut, et pas seule­ment le petit je du bout de la langue. »

Avec Exquise Louise, Sav­itzkaya a voulu don­ner une suite et un pen­dant à Marin mon cœur, paru il y a une dizaine d’an­nées. Mais là où Marin nous avait éblouis, Louise arrive seule­ment à nous charmer. Il sem­ble que la même magie n’opère plus, que l’ins­piration se fasse un peu tir­er par l’or­eille. Au point que, chose rare chez ce poète au regard acéré, empreint de sen­su­al­ité cru­elle, quelques pas­sages ne sont pas exempts d’une cer­taine mièvrerie (ain­si l’his­toire des dents de lait et des petites souris). Le por­trait de Louise reste un peu som­maire, on ne voit pas tou­jours ce qui la dis­tingue des autres enfants, ceux que nous con­nais­sons tous, pour les avoir élevés ou du moins ren­contrés.

Demeurent cepen­dant, out­re la séduc­tion et la justesse de l’écri­t­ure, quelques belles pa­ges, comme celle-ci, petite leçon en forme de para­doxe sur la philoso­phie du don : « On ne con­sole pas une petite fille en colère si on ne peut com­pren­dre que ce qu’elle veut est ce qu’elle rejette, que ce qu’elle rejette est ce qu’elle veut pren­dre mais qui est mal don­né, parce que la main le donne avec réti­cence. Le geste doit couler de source et, comme dans un mou­ve­ment de gym­nas­tique, par­tir d’un seul souf­fle de celui qui donne à celle qui reçoit. II ne sert à rien, en dernière ressource, à bout d’arguments, de jeter ce qu’on devait don­ner à la fig­ure de la petite fille en colère, au risque de voir sa colère ampli­fiée dans des propor­tions incon­trôlables. »

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)