Eugène Savitzkaya, Fou civil

Colères, joyeuses folies et civilités en tout genre de Savitzkaya

Eugène SAVITZKAYA, Fou civ­il, Argol, 2014

savitzkaya fou civil argolRéédi­tion d’un livre paru il y a quinze ans chez Flo­hic, épuisé depuis, Fou civ­il d’Eugène Sav­itzkaya n’en a pas moins gardé toute la fab­uleuse incan­des­cence de l’étoile filante que guet­tent les enfants, aux grands soirs d’équinoxe. On le relit, et on  entre à nou­veau dans cet univers de mots intacts, et pour­tant véhé­ments, incisifs à la dia­ble. Voici un fou qui a la bougeotte et sec­oue sa car­casse, loin­tain descen­dant des fous recen­sés par Rabelais, se définis­sant de la famille des « mer­les bègues », emporté par un nou­veau désir amoureux, et allant bon train entre deux villes, deux vies, éten­dant son regard tan­tôt sur la gauche, tan­tôt sur la droite, sans pour autant per­dre de vue une même ligne d’horizon, celle de l’existence infinie.

Le « fou civ­il » – qui revien­dra à la charge en Fou trop poli chez Minu­it en 2005 – ne s’évite ni colères ni pul­sions, traque les calem­bredaines oiseuses, fait fuir les impor­tuns et les puis­sants, et, dans ces temps où règ­nent l’injustice, la bêtise et le grand marché, ne s’autorise au fond que d’une seule loi, la sienne. Ce qui ne l’empêche nulle­ment d’être atten­tif à la vie micro­scopique de ces besti­oles grat­tant la pous­sière qui sont ses sem­blables, ses frères. Fameuse cure d’existence qu’il leur donne à voir, comme autre­fois le fou seul pou­vait évo­quer, dans un grand éclat de rire sonore, la nudité du roi. Lire Fou civ­il aujourd’hui, c’est aus­si entraî­nant qu’une pierre qui sif­fle en quit­tant le cuir de la fronde, et qui atteindrait par deux fois sa cible : un bon­heur des sens émoustil­lés qui enchantera ceux qui ne l’ont pas éprou­vé jusqu’ici, et ceux qui, comme nous et Gar­gan­tua, se bar­bouil­lent les lèvres du jus d’un chou rouge et remet­tent avec gour­man­dise le doigt dans le pot de con­fi­ture d’oranges.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°182 (2014)