Eugène Savitzkaya, Fou trop poli

L’enfant a cinquante ans

Eugène SAVITZKAYA, Fou trop poli, Minu­it, 2005

savitzkaya fou trop poli« Je nais­sais là dix ans après la guerre, ladite dernière », écrit Eugène Sav­itzkaya dans Fou trop poli, son dernier roman. L’auteur de Marin mon cœur a donc cinquante ans. Déjà ? pour­rait-on se deman­der en songeant à ses livres pleins d’enfance, de lib­erté et d’invention ou à l’éternel jeune homme que l’on croise par­fois dans les lec­tures publiques. Seule­ment ? pour­rait-on tout aus­si bien s’exclamer quand on voit l’étendue d’une œuvre dont les pre­mières pages ont été pub­liées en 1972 et qui, depuis lors, a presque chaque année grossi d’un ou deux livres sup­plé­men­taires. Pour les lecteurs de ma généra­tion, Sav­itzkaya a tou­jours été là, à la fois mou­vant et pareil à lui-même, insai­siss­able et recon­naiss­able entre tous.

De cette mou­vance et de cette iden­tité, Fou trop poli est la par­faite illus­tra­tion. Ce nou­veau roman, même s’il ne compte que 125 pages, rassem­ble à peu près toute l’œuvre, jux­ta­pose plusieurs de ses nom­breux aspects – en un jeun enivrant d’échos sonores et héma­tiques. À ceux qui n’apprécient pas la prose poé­tique par­ti­c­ulière de Sav­itzkaya, ses romans fragments/déconstruits impos­si­bles à résumer ; les sauts étranges de son esprit, je dirais qu’il est inutile d’insister ici. Par con­tre, ceux qui ne con­nais­sent pas l’écrivain trou­veront dans Fou trop poli une mer­veilleuse occa­sion de le décou­vrir. Et ceux qui, comme moi, ont dévoré avec gour­man­dise l’œuvre de ce génial manieur de mots seront ravis : ce Sav­itzkaya-là est un grand cru.

Con­stru­it sur une série de motifs qui se répè­tent à dis­tance ou ne sont exploités qu’une seule fois, le roman épouse la forme d’une spi­rale englobant à la fois l’œuvre et le lecteur. On y retrou­ve le thème prin­ci­pal de la plu­part des livres de Sav­itzkaya : l’enfance. Jusqu’à présent, on pour­rait dire, très sché­ma­tique­ment, que l’écrivain explo­rait ce thème de deux façons. Ou bien il prê­tait sa plume, de manière directe et sauvage, à l’enfant qu’il avait été (Men­tir, 1978, La dis­pari­tion de maman, 1982). Ou bien il obser­vait, en tant qu’adulte, ses pro­pres enfants (Marin mon cœur, 1992, Exquise Louise, 2003) ou des enfants imag­i­naires (Elvis Pres­ley décrit comme un gros bébé dans Un jeune homme trop gros, 1978). Fou trop poli le voit se tourn­er à nou­veau vers sa pro­pre enfance, non plus en la lais­sant s’exprimer directe­ment en lui, mais en por­tant sur elle un regard rétro­spec­tif. Il s’ensuit que les sou­venirs sont cette fois situés dans le temps et dans l’espace. À la ferme utopique et intem­porelle de La dis­pari­tion de maman suc­cè­dent des lieux pré­cis (Liège puis la Hes­baye), tan­dis que la vie des par­ents exilés (de Russie pour l’une, de Pologne pour l’autre) est con­tex­tu­al­isée his­torique­ment. Cepen­dant, il ne s’agit en aucun cas d’autofiction ou d’autobiographie : les élé­ments du passé sur­gis­sent comme par hasard, dans les sub­or­don­nées et non dans les prin­ci­pales, sim­ples motifs par­mi d’autres, matière à texte plus qu’à sou­venir. Par ailleurs, étrange­ment, en se posant en tant qu’adulte, Sav­itzkaya ne sem­ble acquérir aucun recul : le rap­port à la mère dis­parue demeure direct, char­nel, irra­tionnel. Est-ce bien à elle que s’adresse la ter­ri­ble let­tre d’amour des pages 98 à 100 ?

Et comme pour con­tre­bal­ancer cette lec­ture biographique, d’autres frag­ments sont cen­trés sur le dic­tio­n­naire, la langue y acquérant une autonomie au gré de jeux de mots étour­dis­sants. Pour­tant, il serait un peu sim­ple de croire que, dans ces pas­sages, la sig­ni­fi­ca­tion est tout à fait évac­uée. Quand Sav­itzkaya, par­lant de lui à la troisième per­son­ne, écrit : « À force de fréquenter les let­tres, le fou est devenu eumolpe », on croit à un mot inven­té ou gra­tu­it… Le dic­tio­n­naire nous apprend alors que l’eumolpe est un coléop­tère par­a­site de la vigne (ce qui entre en réso­nance avec les pas­sages con­sacrés au potager) appelé aus­si… « écrivain ».

Fou trop poli con­tient aus­si des échos aux livres qui ne sont pas con­sacrés à l’enfance, comme En vie (1995), dont on retrou­ve la grande sagesse, la réflex­ion apaisée sur la mort et la descrip­tion du tra­vail de la terre. Mais aus­si, dès le titre, on peu à Fou civ­il (1999), chronique plus âpre du quo­ti­di­en, qi se pro­longe ici dans cer­tains pas­sages franche­ment engagés (par exem­ple lorsque l’écrivain dénonce les cen­tres fer­més pour étrangers).

Tous ses livres enfer­més en un seul provo­quent une espèce de choc, des sauts dans la lec­ture, les phras­es se suc­cé­dant selon divers­es logiques de manière sou­vent très sur­prenante. Et il en résulte sans doute un roman dif­férent dans l’esprit de chaque lecteur : vous aurez com­pris que celui qui s’est emparé du mien m’enchante et m’éblouit.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2005)