Eugène Savitzkaya, Nouba

Une fête hors-format

Eugène SAVITZKAYANou­ba, Yel­low Now, 2007

savitzkaya noubaÀ la paru­tion, en 2002, de Célébra­tion d’un mariage improb­a­ble et illim­ité, aux Édi­tions de Minu­it, cer­tains fidèles lecteurs d’Eugène Sav­itzkaya étaient restés inter­loqués, voire sur leur faim, devant ce dernier opus du «sale Rim­baud lié­geois». Ce n’é­tait là ni un roman, mal­gré ce que l’édi­teur lais­sait penser en page de cou­ver­ture, ni non plus une pièce de théâtre, mal­gré quelques indi­ca­tions scéniques désig­nant des inter­venants (con­vives, hommes, femmes, mouch­es et mer­lettes.) L’au­teur de Marin mon cœur nous avait, bien enten­du, depuis longtemps habitués à des livres hybrides et inclass­ables. Mais cet objet lit­téraire non iden­ti­fié-là posait vrai­ment ques­tions. Et il aura fal­lu atten­dre cinq ans pour que l’édi­teur Yel­low Now nous apporte une réponse, en faisant paraître ce nou­veau livre, sobre et élé­gant, à la cou­ver­ture illus­trée d’un agran­disse­ment du bacille de la lèpre… Car voici venir Nou­ba, œuvre généreuse, vaste et aérée, qu’Eugène Sav­itzkaya désigne lui-même comme la matrice de Célébra­tion. Et soudain nous avons ain­si la clé, peut-être même tout le trousseau, qui nous man­quait alors pour entr­er et jouir pleine­ment de cette œuvre atyp­ique, «livret accom­pa­g­nant un petit opéra», selon les dires de l’au­teur.Né d’un poème pronon­cé à Rome à l’oc­ca­sion d’un mariage haut en couleurs, Nou­ba alterne allè­gre­ment dia­logues et mono­logues en un tour­bil­lon de paroles et de ques­tions. Mais ici, nul cat­a­clysme ne vient sur­pren­dre les noceurs, pas davan­tage de vrom­bisse­ments de mouch­es, de bour­don­nements d’abeilles, de bruit de feuilles ou de trilles. Dans ce livre-ci, le lecteur nage en plein cœur (en plein chœur si l’on préfère) d’une fête mémorable, d’une orgie du verbe qui chante la fusion du féminin et du mas­culin, et l’u­nion des espèces, des langues et des cul­tures.

La con­vivi­al­ité, l’amour d’être ensem­ble en vie et dans le cycle de la vie, est au cen­tre de ce long texte qui se déploie sur six colonnes dans une remar­quable mise en page, respec­tant à mer­veille le man­u­scrit orig­i­nal. Ce déploiement, nous explique l’au­teur dans une courte pré­face, a été qua­si­ment immé­di­at «car chaque énon­cé en appelait un autre, chaque con­tre­point un autre con­tre­point. La parole appelait la parole dans une course effrénée d’une quar­an­taine de pages for­mat A2.»

Et Nou­ba parvient à être, à tout instant, dans chaque phrase, dans chaque apos­tro­phe, une fête de tous les sens, un surenchérisse­ment (je vois, je sens, j’en­tends) de l’u­nion, de l’étreinte et du don. Tour à tour, des voix se suc­cè­dent, se super­posent, pour porter toast après toast à tout ce qui par­ticipe aux bon­heurs de la vie à venir : «aux ongles ébréchés du petit garçon», «à la femme qui se donne à l’homme, à l’homme qui se donne à la femme, à l’en­fant qui s’adonne au temps», «à l’ours, à la poupée, aux rubans de couleurs».

À la lec­ture panoramique de ce texte, on cesse de se pos­er la ques­tion de savoir s’il s’ag­it d’un genre lit­téraire ou d’un autre. L’œil, déli­cieuse­ment, coule de gauche à droite, s’é­gare, dérive, se ravise, reprend de droite à gauche, déguste cette coulée de matière poé­tique en fusion.

Ain­si, «le petit garçon mon­tre ses stig­mates de fakir et la petite fille ses brûlures de sor­cière, elle lui prend la main, son père lui a pris la main, il lui prend la main, sa mère lui a pris la main, elle le mène par­mi les étoiles, il la mène par­mi les étoiles». Et les con­fi­dences de fuser : «N’é­coutez pas la petite fille, elle ne voit rien dans la nuit noire.»

Dans la dernière colonne de chaque page impaire, non pag­inée comme il se doit, puisque l’e­space de la lec­ture en est ain­si élar­gi, un ver­tige de ques­tions rap­pelle un autre texte lanci­nant, de 2002 aus­si, Est, repris dans le livre Aux pris­es avec la vie, aux édi­tions Le Fram. On ren­con­tre, dans Nou­ba, une saine apolo­gie de la sex­u­al­ité en même temps qu’une har­monie rabelaisi­enne qui ne s’es­souf­fle jamais. Le lecteur est placé au cœur du brouha­ha d’une fête démesurée, et en saisit des bribes joyeuses proférées par les uns et les autres… Eugène Sav­itzkaya a com­posé une par­ti­tion poly­phonique, poé­tique, tru­cu­lente, d’une drô­lerie pleine de vigueur.

L’au­teur pré­cise : «Pas de per­son­nages, pas de psy­cholo­gie, pas d’ego, pas d’êtres, juste des voix énonçant des con­tre principes, des con­trevérités, joutant pour rien, jouant de tout, épuisant les par­a­digmes dans l’à-peu-près, la nuance nuancée, la répéti­tion forcenée. Ça broute comme il est dit d’un moteur, ça râpe, ça crisse, ça couine.»

C’est aus­si à cause de ce par­ti pris, de ce refus de théoris­er que Sav­itzkaya nous touche et nous émeut. Son livre, beau sur le plan de la réal­i­sa­tion édi­to­ri­ale, est accom­pa­g­né d’un CD. Cette présence n’amène en général que peu de valeur ajoutée à un livre. Dans ce cas-ci, il s’ag­it au con­traire d’une belle sur­prise : cette poly­phonie que l’on pressent si fort à la lec­ture du texte, la voici jouée et inter­prétée. Et l’on se dit que cette œuvre est bel et bien avant tout une par­ti­tion au ser­vice de la voix, tant va paraître indis­pens­able et évi­dente l’au­di­tion du disque qui l’ac­com­pa­gne. C’est la Brux­el­loise Marie André qui est l’ini­ti­atrice de ce pro­jet. Elle a réal­isé la mise en voix de Nou­ba avec plusieurs amis d’Eugène Sav­itzkaya dont aucun n’est comé­di­en. Dans le con­cert des voix, on retrou­ve des poètes proches (Jacques Izoard, Serge Czapla, le pro­pre frère de l’au­teur) ain­si que des plas­ti­ciens (Halin­ka Jakubows­ka, Anice­to Expos­i­to-Lopez). Et cet enreg­istrement illus­tre à mer­veille la dimen­sion de l’œu­vre, en nous entraî­nant dans un dédale sonore que la lec­ture soli­taire nous per­me­t­tait tout juste d’en­trevoir. Un seul regret con­cer­nant cet enreg­istrement : comme on aurait aimé enten­dre Sav­itzkaya mêler sa voix à celles de ses amis!

Lisez vite Nou­ba, et faisons la fête à cette belle réus­site d’un de nos auteurs qui depuis trente cinq ans, con­tin­ue de sur­pren­dre, d’a­gir, de faire à son idée, de déplaire à cer­tains, bref d’ex­is­ter à temps plein.

Quentin Louis


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°149 (2007)