Liliane Schraûwen, Le jour où Jacques Brel…

Cartes postales d’un été meurtrier

Lil­iane SCHRAÛWEN, Le jour où Jacques Brel…, Luce Wilquin, 1999
Lil­iane SCHRAÛWEN, Instants de femmes, Luce Wilquin, 1999

schrauwen le jour ou jacques brelBleus délavés de ciels noyés de soleil depuis trop longtemps, ocres impro­bables des ter­res creusées par trop d’embruns : j’aime me laiss­er bercer par les couleurs indis­tinctes des cartes postales usées par le temps, à jamais dépourvues de rêves touris­tiques, per­dues, oubliées sur les tourni­quets vieil­lots des marchands de sou­venirs à Zee­bruge comme à Essaouira. Les cartes postales de vacances que nous en­voie Lil­iane Schraûwen n’ont rien de sem­blable. Au con­traire de ces flous, por­teurs de toutes les diva­ga­tions pos­si­bles, les nou­velles rassem­blées dans Le jour où Jacques Brel… paru chez Luce Wilquin sai­sis­sent avec pré­ci­sion, avec une insis­tante préci­sion, les moments et les con­tours des choses arrivées.

Si je n’écrivais pas, si je ne pou­vais jeter sur le blanc du papi­er tous les mots qui hurlent comme des loups dans ma tête, ils fini­raient par me dévor­er, ou par pour­rir, par m’é­touf­fer, dit celle qui se racon­te des his­toires pour oubli­er l’ab­sence d’un être aimé, d’un être aimant. Quinze textes sont là pour rap­pel­er com­bi­en l’amour, et l’écri­t­ure et l’en­fant qui noue ses petits bras autour de votre cou vous arri­ment à la vie. Com­bien la mort d’un enfant, le désamour, la soli­tude mènent à un état qui n’of­fre plus aucune bar­rière à la mort, grand ser­pent noir et lisse qui se tord sur le pavé froid du cor­ri­dor puis rampe sur le tapis du salon. Le fan­tôme noir et meur­tri­er hante sans répit les his­toires de Lil­iane Schraûwen. Les mots hurlent comme des loups, il faut les jeter sur le papi­er.

Lun­di 9 octo­bre 1978, Jacques Brel vient de mourir. Et cette absence irrémé­di­a­ble ré­veille le sou­venir de tant d’é­mo­tions vécues lors des con­certs à l’An­ci­enne Bel­gique, de moments uniques où la présence d’un homme, là, seul, sur scène, qui ne vous voit pas mais qui vous par­le à vous — comme d’ailleurs à des cen­taines d’autres —, révèle la vigueur implaca­ble de sen­ti­ments que l’on croy­ait per­son­nels, uniques, intimes, secrets.

A la radio, la mort de Brel est omnipré­sente, sa voix vibre encore et encore de Mathilde à Madeleine à la Chan­son des vieux amants. Les sou­venirs d’une enfance colo­niale, la terre rouge, la chaleur, le pick-up de bois ver­nis, le pre­mier disque de Brel : la voix chaude, expres­sive, ten­dre ou âpre amène sa mois­son d’im­ages heureuses d’un temps révolu. Mais, avant que ne s’instal­lent pour de bon les jours du mal­heur, ce lun­di 9 octo­bre 1978, jour de la mort de Jacques Brel, jour d’une tristesse infinie, est aus­si le jour où, dans le ven­tre de la narra­trice, bouge pour la pre­mière fois le bébé qu’elle porte et qui sera son petit garçon. Le jour où Jacques Brel… donne le ton de ce recueil : des his­toires tristes, dom­inées par la mort, une avalanche de sen­ti­ments forts qui nouent les tripes. Cepen­dant, l’appa­rence auto­bi­ographique de ce pre­mier réc­it fait sou­vent place à des his­toires que l’on pour­rait lire dans les jour­naux, à la rubrique fait divers ; mais, pour une fois, ces his­toires, on les vit vrai­ment de l’in­térieur : l’ado­les­cente en rup­ture de famille se rend délibéré­ment dans le petit bois de si mau­vaise répu­ta­tion, heureuse d’être enfin seule à écouter la voix de Kurt Cobain sur son walk­man. Enfin seule ? Le bébé qui pleure et empêche son père de vivre à fond la finale du Mon­di­al devra bien finir par se taire. Et Stéphanie n’au­rait pas dû crier quand Jacques l’a étreinte brutale­ment, vic­time de son cauchemar fam­i­li­er.

Bruno, lui, com­prend cet été à Mon­tréal que la vie d’an­tan est bien finie et qu’il peut retourn­er con­tre ses par­ents l’en­tre­prise de destruc­tion qu’ils n’ont cessé de lui fabri­quer. L’été de Fabi­enne, lui, est désespéré­ment vide. Tant de grains de sable dans les rouages de la vie. Tant de drames dans ces cartes postales d’un été per­du. Et puis, retour au réel : le dernier texte nous livre la rage au cœur de la nar­ra­trice aux pris­es avec nos lois kafkaïennes. Quand on vit l’écri­t­ure comme un dernier recours, quand les mots sont des loups hurlants qu’il faut jeter sur le papi­er, peut-on imag­in­er de cocher les heures d’écri­t­ure dans la grille fournie à cet effet par un employé du Forem ? Peut-on définir selon ses critères ce que vous, vous vivez comme un mouve­ment vital : écrire, est-ce un hob­by ou un gagne-pain ? Décidez-vous, l’Onem a be­soin de savoir… Il ne serait pas éton­nant que nos poli­tiques tatil­lons soient les pre­miers à inven­ter un jour une taxe sur le rêve… Méfions-nous ! En Bel­gique, Ubu et l’en­fer ne sont jamais loin.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°110 (1999)