André Sempoux, Petit judas

L’art du temps

Alain BOSQUET DE THORAN, La petite place à côté du théâtre, Talus d’approche, 1994
Georges DAVID, D’une rive à l’autre, Pré aux sources et Ed. Pierre Tis­seyre, 1994
André SEMPOUX, Petit Judas, Les Eper­on­niers, 1994

david d'une rive à l'autreGeorges David fut longtemps directeur d’une mai­son d’édi­tion. Aujour­d’hui à la retraite, il pub­lie son pre­mier recueil de nou­velles, D’une rive à l’autre. Aus­si bien aurait-il pu dire « D’un âge à l’autre», puisque le réc­it tit­u­laire de son livre, sans doute à portée autobio­graphique, mon­tre com­ment le fait d’avoir été ini­tié dès son enfance aux joies de la pêche à la ligne a induit, chez le nar­ra­teur devenu adulte, tout un art de vivre, presque une vision du monde.

Pour le reste, dix courts réc­its ron­de­ment menés témoignent d’une écri­t­ure effi­cace et quiète. L’an­crage s’y veut réal­iste (à la Simenon, mais sans la trou­ble den­sité du romanci­er lié­geois), le pro­pos un brin moral, car dif­fi­cile est la con­di­tion humaine. L’au­teur ne dédaigne pas l’hu­mour bon enfant, quand il évoque par exem­ple les mésaven­tures de deux chas­seurs néo­phytes qui se fer­ont joli­ment pigeon­ner, et c’est sur son pro­pre compte qu’il s’a­muse, on peut le croire, quand il imag­ine l’é­trange des­tin de cet édi­teur décou­vrant, dans un man­u­scrit reçu par la poste, le réc­it détail­lé de la journée qu’il est en train de vivre. L’ensem­ble ne manque pas de charme et se lit agréable­ment, même si les textes sans doute, lais­seront peu de sou­venirs.

sempoux petit judasPlus ambitieux, plus grave aus­si s’af­firme le recueil d’André Sem­pouxPetit JudasIci aus­si le vol­ume représente une pre­mière pour son auteur, même si deux des nou­velles qui le com­posent, « Le Con­gres­siste », sa pièce maîtresse, et « Moi aus­si je suis pein­tre » avaient déjà paru précédem­ment. Comme le titre le sug­gère, le thème de la trahi­son est un fil rouge pour cet ouvrage tein­té de pluie et de désil­lu­sions. L’autre y est tou­jours celui qu’on a man­qué, qu’on a trompé ou fui, et le monde est voué à un triste céli­bat, tan­dis que, lumineuse et ten­dre, la fig­ure de la mère eût seule peut-être réus­si à combler le sen­ti­ment pre­mier de la sépa­ra­tion — mais elle aus­si finit par faire défaut.

La nar­ra­tion, clas­sique et sobre, s’écrit tou­jours à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, et si par­fois le réc­it prend la forme d’une let­tre, c’est pour soulign­er l’ab­sence de celle qu’on aurait pu aimer. Les douze nou­velles de Petit Judas offrent ain­si de sub­tiles vari­a­tions sur l’échec de vivre, qui sem­ble lourd d’une cul­pa­bil­ité ontologique. Point d’amer­tume cepen­dant, car c’est plutôt une impres­sion de sérénité résignée qui se dégage de l’ensem­ble. Le temps trahit les promess­es en fleur ; des exis­tences envolées ne restent que des traces, pré­cieuses, dont l’écri­t­ure se fait le reli­quaire.

bosquet de thoran la petite place a cote du theatreCar l’art, et lui seul, a la ver­tu de sus­pendre le cours du temps : Bosquet de Tho­ran s’at­tache à cette idée tout au long de son recueil La petite place à côté du théâtreCinq réc­its aux décors volon­tiers proustiens (une ville d’eau vouée au culte de Wag­n­er, un opéra, un salon de musique où se réu­nis­sent des ado­les­cents pas­sion­nés) décli­nent cha­cun des ques­tions liées au phénomène esthé­tique : celles que posent la repré­sentation, d’abord, et ses tech­niques, et les sig­ni­fi­ca­tions dont se char­gent les arts comme réponse à la mort. Avouerai-je que je me suis sou­vent ennuyé dans ce monde si dis­tin­gué — par mécon­nais­sance peut-être des raf­fine­ments, musi­caux en par­ti­c­uli­er, dont l’au­teur traite en spé­cial­iste. Mais peut-être aus­si l’en­tre­prise de Bosquet de Tho­ran manque-t-elle d’une économie nar­ra­tive qui lui per­me­tte, sans gauchir son pro­pos, d’a­vancer ses réflex­ions dans l’élan du réc­it ? Seule échap­pée, pour moi, mais que d’air alors : cette nou­velle inti­t­ulée « A la vue du Mont Blanc ». Un jeune homme, souf­frant de graves ver­tiges mais fasciné par la mon­tagne, fera tout pour réus­sir à l’ap­procher d’abord, pour la décrire ensuite et en cern­er la vérité. Ici enfin le désir prend le pas sur le com­men­taire, la quête esthé­tique se fait enjeu vital, et le temps de lire passe comme un songe.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°84 (1994)