Max Servais, La gueule du loup

Derrière la façade

Max SERVAIS, La gueule du loup, Labor, coll. “Espace Nord”, 2006

servais la gueule du loupÉcrivain et col­lag­iste, Max Ser­vais (1904–1990) pri­sait la lit­téra­ture pop­u­laire comme ses com­pagnons Magritte et Scute­naire. On lui doit une dizaine de romans policiers, dont plu-sieurs parurent sous l’Oc­cu­pa­tion dans la série «Le Jury» – dirigée par Stanis­las-André Stee­man –, l’une des nom­breuses col­lec­tions lancées à l’époque pour sat­is­faire la demande du pub­lic et combler le vide édi­to­r­i­al créé par la guerre. Pub­lié en 1944, La gueule du loup se situe par son cli­mat entre Stee­man, Pierre Véry et Pierre Mac Orlan; il rap­pelle aus­si cer­tains films français des années 1930–40, avec son meurtre com­mis dans un immeu­ble peu­plé de mar­gin­aux : un pho­tographe de charme coureur de jupons (la vic­time), des artistes de sec­ond ordre, des coquettes et des demi-mondaines, de vieux céli­bataires mis­an­thropes, sans oubli­er une voy­ante extra-lucide et un émi­gré russe au passé san­guinaire. Le com­mis­saire Roy, dit «la Libel­lule», qui s’in­stalle dans la mai­son et s’im­misce dans la vie privée des locataires, est lui-même un curieux enquê­teur. Effacé et cour­tois à l’ex­cès, il paraît con­duire son inves­ti­ga­tion à la paresseuse, mais méfiez-vous de l’eau qui dort… Tel Char­lie Chan, il a tou­jours une cita­tion à la bouche, mais à Con­fu­cius il préfère la poésie mod­erne. Ce fin let­tré a de sur­croît l’amour des beaux livres, et c’est grâce à son savoir de bib­lio­phile qu’il résoudra une par­tie de l’énigme – bonne occa­sion pour Ser­vais de saluer ses écrivains préférés en truf­fant son réc­it d’al­lu­sions à des­ti­na­tion des hap­py fews.

En dépit de ces clins d’oeil, La gueule du loup n’est pas à pro­pre­ment par­ler un pas­tiche. Ser­vais joue le jeu du genre, mais il opère d’emblée un dis­cret décen­trage, par une cer­taine atten­tion à l’am­biance, à des détails inso­lites, par le sur­gisse­ment d’im­ages inat­ten­dues. L’en­quête pro­pre­ment dite passe au sec­ond plan au prof­it des per­son­nages, leur car­ac­tère, leurs sen­ti­ments, les rela­tions qui les unis­sent. Pau­vreté n’est pas vice, mais elle n’est pas ver­tu non plus, et cha­cun d’en­tre eux dis­simule son lot de petits secrets. Insen­si­ble­ment, le pit­toresque de la galerie de por­traits s’ef­face devant la mélan­col­ie qu’in­spirent ces des­tins. Car ce sont là autant de vain­cus de la vie, qui tirent leur sub­sis­tance d’ex­pé­di­ents divers (rap­ines et menus trafics, com­merce aux lim­ites de la légal­ité, petits chan­tages) et rumi­nent le regret d’une exis­tence meilleure, en s’ac­com­modant tant bien que mal de la médi­ocrité du quo­ti­di­en. Sans allu­sion directe à l’Oc­cu­pa­tion, Ser­vais parvient ain­si à faire pass­er en sour­dine le cli­mat plom­bé de l’époque. Voici donc une réédi­tion bien­v­enue (accom­pa­g­née d’une excel­lente post­face de Paul Aron, situ­ant l’au­teur et son oeu­vre dans son con­texte his­torique et cul­turel et pro­posant de per­ti­nentes pistes de lec­ture), qui donne envie de décou­vrir le reste de la pro­duc­tion romanesque de Ser­vais.

Chris­t­ian Bre­da


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)