Michel Seuphor, Musique à Dhiananda

Complètement Seuphor

Michel SEUPHOR, Musique à Dhi­anan­da, Rougerie, 1996
Michel SEUPHOR, Poèmes parus dans la revue Poésie présente, et notam­ment n°95 : « Cinquante ans en poésie », Rougerie

seuphor musique à dhianandaSeuphor, dans nos let­tres, est le paran­gon du mon­u­ment his­torique. Non pas l’homme de 95 ans qui con­tin­ue inlass­able­ment à men­er à Paris sa vie artisa­nale de poète et de plas­ti­cien. Non le jeune ent­hou­si­aste (on l’ap­pelait alors Fer­nant Berck­e­laers) qui choisit un jour son des­tin en se rebap­ti­sant lui-même, d’au­torité, avec l’ana­gramme d’Or­pheus. Mais ce person­nage des syn­thès­es académiques qu’on fige une fois pour toutes dans son rôle d’anima­teur de l’a­vant-garde anver­soise, en n’omet­tant pas de lui associ­er, chaque fois, la revue qu’il dirigeait dans les années 20, Het Overzicht. N’au­rait-il plus rien écrit d’in­téres­sant depuis lors ?

Les cri­tiques d’art sont plus généreux, qui lui accor­dent une exis­tence plus longue. Il est vrai que les essais qu’il a pub­liés, après la sec­onde guerre mon­di­ale, sur L’art abstrait, ses orig­ines, ses pre­miers maîtres (1949), sur Piet Mon­dri­an (1956) ou sur La pein­ture abstraite en Flan­dre (1963) lui assurent encore une belle répu­ta­tion, tan­dis que son pro­pre tra­vail de plas­ti­cien lui a per­mis d’être présen­té dans les prin­ci­paux musées du monde.

L’homme des images avait éclip­sé celui qui proclame pour­tant sa Voca­tion des mots. Le com­merce de l’art aidant, seuls les textes qui cor­re­spondaient à son his­to­ri­ogra­phie conve­nue — les recueils avant-gardistes, donc — étaient réédités : L’éphémère est éter­nel (une pièce dont Mon­dri­an avait conçu les décors) ou Diaphragme intérieur et un dra­peau. Des cinq ou six romans écrits depuis 1938, plus de traces. Quant à la poésie… C’est par les milieux de l’art, encore une fois, qu’on avait de temps à autre des nou­velles de l’écrivain : un livre pour col­lec­tion­neurs édité à Milan, une pla­que­tte en Alle­magne ou d’élé­gants petits vol­umes à tirages lim­ités pub­liés à Nantes par la galerie Con­ver­gences per­me­t­taient aux ama­teurs de suiv­re sa pro­duc­tion récente. Aujour­d’hui, enfin, les dix vol­umes de Poé­sie com­plète parus chez Rougerie per­me­t­tent de mesur­er l’am­pleur et surtout la vivac­ité d’une démarche inin­ter­rompue, dont on pressent qu’elle a sous-ten­du, fécondé, inter­rogé, toute la recherche esthé­tique, morale, spir­ituelle de Michel Seuphor, qu’elle est pour lui un via­tique quo­ti­di­en. Le sen­ti­ment de con­ti­nu­ité est tel, d’ailleurs, que l’au­teur n’a pas voulu que ses poèmes soient rassem­blés dans l’or­dre chronolo­gique, mais plutôt selon l’im­por­tance que les recueils présen­taient à ses yeux. Ain­si, le pre­mier vol­ume (Le jardin privé du géo­mètre) réu­nit des textes écrits entre 1974 et 1976, tan­dis que soix­ante ans sépar­ent la matière du sec­ond, Ambu­lan­do (1988), de celle du troisième, Lec­ture élé­men­taire, qui remonte à 1928.

« Quel tobog­gan ! » comme l’écrivait Seu­phor à René Rougerie, au moment de dres­ser la liste des livres à paraître. (On peut lire, dans un numéro spé­cial de la revue Poé­sie Présente, le beau réc­it fait par l’édi­teur de sa ren­con­tre avec le poète.) Quelle con­stance, pour­tant, d’un âge à l’autre de la vie ! Pour réaf­firmer la pri­mauté de l’e­sprit créa­teur, l’ex­i­gence de la beauté. Pour reli­er le chant de l’homme au grand souf­fle du monde.

té télété noy
télé­tavmani 
ni noy
télé­ta­vani sou

On trou­ve régulière­ment chez Seuphor — comme chez Artaud, mais avec d’autres effets — de telles séquences de mots inven­tés (celle-ci est extraite d’un poème inti­t­ulé « langue vivante », qui con­tin­ue de plus belle : alli mani ros­tové…}. Ailleurs, ce sont des approx­i­ma­tions lexi­cales, tout en expres­siv­ité, comme en conçu­rent un Norge, un Michaux : au som­met du lope chemin par où je monte en mes lagunes il est une lec­que­dose que j’or­do­magne…

Mais ces com­para­isons ne ren­dent pas rai­son à sa dimen­sion sin­gulière, à la lib­erté extrême avec laque­lle l’écrivain passe d’une forme à l’autre, du poème à la prose, du jeu à la sen­tence, du rire à la médi­ta­tion. Je vois en lui un péli­can au rabâchage méthodique, qui remange ses pen­sées, jour après jour, mêlées au fonds immense de ses lec­tures. Ses poèmes alors sont nour­ri­t­ure d’en­fants qu’in­trigue encore l’énigme de l’hu­main, dans ce rien qui les vit naître.

Chang­er quoi ?
Com­ment ?
Du même au même
Mais de tes mains

lit-on aus­si. Et ce défi alti­er dit assez l’ambi­tion de l’artiste, et son pes­simisme orgueil­leux.

Car à la hau­teur où Seuphor veut déploy­er ses ailes, dans le ciel idéal où il choisit de côtoy­er Socrate ou Plotin ou les maîtres du Zen, les his­toires ter­restres appa­rais­sent médiocres, bornées par la banal­ité bour­geoise, vouées à l’in­signifi­ance. J’en­tends d’i­ci vos ricane­ments, mécréants, socio­logues : comme ça, le Poète voudrait plan­er au-dessus du triv­ial, du tra­vail ordi­naire des chairs mar­quées au fer de leur temps ! Mais pas­sant sur ce qu’une posi­tion comme la sienne peut avoir d’ex­as­pérant par son côté réac­tion­naire, j’en­tends aus­si, j’en­tends sur­tout, dans le sourd désen­chante­ment du soli­taire, l’e­spoir du chant :

car un orphée
est en attente
dans le cœur de tout homme.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°93 (1996)