Georges Simenon, Correspondance

Deux hommes et une femme

André GIDE, Georges SIMENON, « …sans trop de pudeur », cor­re­spon­dance 1938–1950, Omnibus, coll. « Car­nets », 2000
Georges SIMENON, Let­tre à ma mère, avec un car­net de pho­tos hors texte, Omnibus, coll. « Car­nets », 2000

gide simenon correspondanceD’emblée, avant même d’ou­vrir le vol­ume, une ques­tion s’im­pose à l’év­i­dence : qu’est-ce qui a pu pouss­er ces deux hommes à cor­re­spon­dre aus­si longue­ment ? Voire même à vouloir se ren­con­tr­er… Gide est le fon­da­teur de la Nrf, l’apol­o­giste de l’ho­mo­sex­u­al­ité et pour­suit une voie qui le mèn­era au Prix Nobel de Lit­téra­ture ; Simenon est écrivain pop­u­laire, homme aux dix mille femmes et fini­ra, selon son souhait, « sans pro­fes­sion ». A pri­ori, tout les sépare, y com­pris l’âge : Gide a trente-qua­tre ans de plus. De fait, on décou­vre à la lec­ture que la ques­tion forme la trame de cette correspon­dance et amène à la sur­face les pro­pos qui font son intérêt. Ain­si la réponse appa­raît, sub­tile­ment, au fil des pages. Cha­cun pour­suit un dou­ble but lorsqu’ils se ren­con­trent au milieu des années ’30. Simenon, qui a la manie de vouloir « pro­gress­er » dans son méti­er de romanci­er, vient d’en­tr­er chez Gal­li­mard en escomp­tant, mal­gré Paul­han qui le méprise, trou­ver ain­si un lec­torat autre que pop­u­laire. Gide, de son côté, a déjà flairé le grand romanci­er et il est fas­ciné par le « mys­tère Simenon ». L’un va donc, tout à la fois, recevoir les leçons qu’il appelle (rien que du « Mon cher Maître » pour com­mencer chaque let­tre) et obtenir l’es­time et la pro­tec­tion d’une grande fig­ure des let­tres ; l’autre pour­ra donc étudi­er son sujet à la source et guider son chemine­ment. Ou com­ment trans­former une grande dif­férence en un gros béné­fice. Mais Gide « crèvera de jalousie » lorsqu’une autre cri­tique pub­liera, avant lui !, une série d’ar­ticles recon­nais­sant les qual­ités de Simenon. Il n’écrira pas non plus l’é­tude qu’il an­nonce pour­tant sou­vent (le « Dossier G.S. » con­tenant ses notes restées inédites est joint à la cor­re­spon­dance).

De quoi par­lent-ils dans ces let­tres ? D’écri­ture et de roman (s), rien d’autre. Au début, en tout cas. Au point qu’il faille atten­dre dé­cembre 39 pour que soit évo­quée la sit­u­a­tion en Europe… Plus exacte­ment faudrait-il dire : Gide essaie de savoir, de com­pren­dre et Simenon essaie d’ex­pli­quer. Il n’a jamais été théoricien de la lit­téra­ture et fonc­tionne au bon sens et à l’in­stinct, capa­ble d’écrire, certes, mais mal­adroit à se juger en écrivain. Toute­fois, il se livre dans cette correspon­dance comme il l’a rarement fait ailleurs ; ceci fait tout le prix de ce livre et d’au­tant mieux que, à tra­vers les con­fi­dences directes, on peut soupçon­ner, en creux, ce qu’il ne lâche pas ou ce qu’il est inca­pable d’ex­primer claire­ment. Car si Gide com­mente, cri­tique (en bien ou en mal), s’é­tonne ou se dit « épaté », c’est avec une sincérité qu’on peut dou­ble­ment véri­fi­er dans les juge­ments de ses notes per­son­nelles, qui cor­re­spon­dent à ce qu’il lui dit, et… dans son insis­tance à de­mander une pho­to de l’en­fant de Simenon. Mais l’autre se mon­tre matois et ne s’en­gage jamais sur des ter­rains qu’il ne maîtrise pas. Ain­si, il ne décou­vre La sym­phonie pas­torale que par le biais du ciné­ma et, s’il évoque ré­gulièrement sa lec­ture du Jour­nal, il notera pour­tant, plus tard : « Essayé de lire Gide […]. N’ai pas pu. Ne le lui ai jamais dit. » Simenon a toute­fois le respect de l’ami­tié et une sincérité de cœur. Au fil du temps, la cor­re­spon­dance par­lera moins de roman et un peu plus de la san­té de Gide (qui se dé­grade), de la famille Simenon (qui s’agran­dit) ou de l’Amérique (où Simenon s’ins­talle, s’émer­veille et démé­nage sans cesse). La cor­re­spon­dance suit cette ami­tié mais Gide a com­pris qu’il n’élu­ciderait pas le mys­tère et Simenon, qui a changé d’édi­teur, a sen­ti les lim­ites de sa « pro­gres­sion » de romanci­er. Non qu’il soit résigné mais, à défaut d’at­tein­dre ce qu’il envis­ageait, il a appris, avec le temps, à mieux con­naître ce qu’il peut et… ce qui plaît. Ce n’est pas ca­ricatural de dire que Gide reste ancré dans une con­cep­tion très XIXe siè­cle alors que Si­menon décou­vre en Amérique ce qui sera l’Eu­rope « dans 20 ou 50 ans ». A la gloire de la grande lit­téra­ture, Simenon, avec son gros bon sens, préfér­era les droits cinémato­graphiques d’Hol­ly­wood — et le pub­lic que ces pro­duc­tions touchent. Au fil des let­tres, on décou­vre des détails éton­nants sur l’ap­pren­tis­sage et les mé­thodes d’écrivain de Simenon, son atmo­sphère et ses choix de per­son­nages mais aus­si cet état qua­si mal­adif de dépen­dance au besoin d’écrire et les trans­es qu’il vivait alors. Détail piquant : Gide con­sid­ère que « La veuve Coud­erc va beau­coup plus loin » que L’é­tranger de Camus.

simenon lettre a ma mereToute autre chose est la Let­tre à ma mère qui ne relève pas de la cor­re­spon­dance mais de l’hom­mage posthume. En 1970, Sime­non passe huit jours au chevet de sa mère ago­nisante ; c’est son plus long séjour à Liège depuis qu’il en est par­ti à l’âge de 19 ans et il en a alors près de 70. Ils ne se sont jamais aimés et elle lui demande « Pourquoi es-tu venu, Georges ? » Trois ans plus tard, Simenon écrit cette let­tre pour répon­dre à la ques­tion. Il se met à nu et par­le de son enfance, de son père, de son frère, de la vie en Out­remeuse, il rap­pelle un détail, utilise une pho­to, fait des recoupe­ments, redes­sine l’époque ; bref, il évoque, avec cette mémoire sen­sorielle qui a si bien servi le romanci­er, tout ce qui peut l’aider à cern­er la per­son­nal­ité de sa mère. C’est tour à tour émou­vant, oppres­sant, sor­dide ou lumineux. Con­stat d’une époque où les enfants ne po­saient pas de ques­tion à leurs par­ents, où les con­joints ne se dis­aient pas « je t’aime », rap­pel que la mis­ère est partout ter­ri­ble, que partout des familles se déchirent, mais aus­si let­tre d’amour d’une limpi­de sim­plic­ité. Dans ce texte, « hors norme par sa puis­sance d’évo­ca­tion » (Pierre Assouline), Si­menon fait une hal­lu­ci­nante démon­stra­tion de ses capac­ités à trou­ver la vérité de l’autre. Il n’y a plus de débat entre la grande et la petite lit­téra­ture ; il ne reste que des livres remar­quables.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)