Michel Carly, Simenon les années secrètes

Simenon en Vendée

Michel CARLY, Simenon, les années secrètes, Édi­tions D’Orbesti­er, 2005

carly simenon les annees secretesL’his­toire lit­téraire est un jardin borgésien aux sen­tiers qui bifurquent. On n’a jamais fini d’en faire le tour. Chaque prom­e­nade, en dévoilant des points de vue nou­veaux, mod­i­fie insen­si­ble­ment un paysage qu’on croy­ait con­naître par cœur. Tan­tôt le promeneur embrasse un vaste panora­ma. Tan­tôt il explore en pro­fondeur un bosquet nég­ligé. C’est l’op­tion retenue par Michel Car­ly dans son nou­v­el essai, le dix­ième qu’il con­sacre à Simenon. Met­tant ses pas dans ceux du romanci­er, Car­ly s’est penché cette fois sur ses années vendéennes : années som­bres puisqu’elles cor­re­spon­dent à la deux­ième guerre mon­di­ale; années piv­ots, qui mar­quent pour lui un tour­nant impor­tant aus­si bien sur le plan per­son­nel que sur le plan lit­téraire.
Simenon a séjourné une pre­mière fois en Vendée en 1927. D’emblée, il a annexé à son atlas intime ce «pays où la terre est de plain-pied avec la mer». Il y revient au début de la guerre avec femme et enfant, à la recherche d’un abri sûr : La Rochelle, où il s’é­tait fixé deux ans plus tôt, est alors sous le feu des bombes. De 1940 à 1945, le ménage habite suc­ces­sive­ment Vou­vant, Fonte­nay-le-Comte, L’Aigu­il­lon-sur-Mer, La Faute-sur-Mer, Saint- Mesmin-le-Vieux et aux Sables-d’Olonne. Le Simenon de ces années-là est un homme inqui­et, taraudé par le doute, obsédé par la crainte des pri­va­tions. Aux dif­fi­cultés matérielles s’a­joutent les tra­cas admin­is­trat­ifs liés à son statut d’é­tranger, et les soucis d’or­dre privé, car si sa pater­nité récente est source de joies, son cou­ple bat de l’aile. Mais surtout, au seuil de la quar­an­taine, l’écrivain tra­verse une péri­ode de remise en ques­tion et de retour sur soi. Il craint par-dessus tout de se répéter et songe même à aban­don­ner Mai­gret ; sur les vingt romans qu’il écrira durant la guerre, trois seule­ment met­tront en scène le com­mis­saire. C’est dans ce con­texte qu’il entre­prend la rédac­tion de Je me sou­viens, que Gide lui con­seille de récrire à la troisième per­son­ne : il en naî­tra Pedi­gree, œuvre matricielle qui mar­que le début d’une nou­velle matu­rité lit­téraire. De fait, Simenon a net­te­ment con­science qu’une époque de sa vie s’achève et qu’une autre va com­mencer, dont il ignore encore de quoi elle sera faite.

Chemin faisant, Car­ly ne pou­vait pas ne pas revenir sur l’at­ti­tude de Simenon durant l’oc­cu­pa­tion. On sait que, s’il fut soupçon­né d’être juif par la Gestapo en 1942, ce dernier dut se défendre à la Libéra­tion de l’ac­cu­sa­tion d’in­tel­li­gence avec l’en­ne­mi (la procé­dure, après enquête, sera classée sans suite). Sans com­plai­sance pour l’é­goïsme et la con­duite oppor­tuniste du romanci­er, mais en s’en ten­ant scrupuleuse­ment à la réal­ité des faits, étayée par des témoignages et des doc­u­ments d’archives, Car­ly démon­tre sans peine que la rumeur d’un Simenon col­lab­o­ra­teur ne repose sur rien de tan­gi­ble.

Cela étant, l’ou­vrage dépasse le cadre biographique en mon­trant com­ment l’œu­vre s’est nour­rie de ce séjour en terre vendéenne. On sait com­bi­en le décor est un per­son­nage à part entière des romans de Simenon. Or, aucune région de France ne l’au­ra inspiré comme la Vendée, qui aura bien été pour lui «un fécond ter­reau d’écri­t­ure». Il s’en est imbibé comme une éponge, se l’est assim­ilée en pro­fondeur pour mieux la réin­ven­ter à dis­tance. Car­ly, qui con­naît son Simenon sur le bout des doigts, se livre à un patient tra­vail com­para­tif entre les lieux réels et leur trans­po­si­tion romanesque. À pro­pos du Fils Car­dinaud, il mon­tre com­ment Simenon a surim­pres­sion­né sur les Sables-d’Olonne des sou­venirs du Liège de son enfance. Fruit d’une lente imprég­na­tion (et en cela com­pa­ra­ble aux méth­odes d’en­quête de Mai­gret), le proces­sus créa­teur s’ap­par­ente aus­si au tra­vail du rêve, qui opère par amal­game, déplace­ment et con­den­sa­tion. D’autres par­al­lèles, plus inat­ten­dus, s’avèrent inci­ta­teurs, ain­si lorsque Car­ly rap­proche la mai­son du juge du roman homonyme des «maisons que le fan­tas­tique belge sème dans l’œu­vre de Thomas Owen, de Jean Ray et de René Magritte». Un des mérites du livre est d’ailleurs d’at­tir­er l’at­ten­tion, par un biais orig­i­nal, sur des romans moins lus comme La Cham­bre bleue ou L’In­specteur cadavre.

Au total, «Simenon vaut mieux que sa biogra­phie. Un romanci­er écrit tou­jours à côté de sa vie. Même s’il emprunte des par­celles à son quo­ti­di­en et des miettes à celui des autres». Et cet essai, tout à la fois prom­e­nade lit­téraire, enquête biographique et relec­ture atten­tive de l’œu­vre, le mon­tre avec per­ti­nence.

Chris­t­ian Bré­da


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°140 (2005)