Georges Simenon, Tout Maigret : les nouvelles

Simenon en stock

La France de Mai­gret vue par les maîtres de la pho­togra­phie du XXe siè­cle, textes de Georges Simenon réu­nis par Michel Car­ly, pré­face de Denis Til­l­inac, Omnibus, 2007
Georges SIMENON, Tout Mai­gret. Tome X : Les nou­velles, avant-pro­pos de Dominique Fer­nan­dez, Pierre Assouline et Denis Til­l­inac, notes et icono­gra­phie de Michel Car­ly, Omnibus, 2008

simenon tout maigret tome XDeux nou­velles paru­tions «simenon­i­ennes»… Encore! diront cer­tains; ceux-là même sans doute qui ne con­nais­sent l’oeu­vre du génial romanci­er que par la vision dis­traite de quelque télé­film ou par la lec­ture paresseuse d’un unique Mai­gret pour sat­is­faire la prof de français, jadis… Tant pis pour eux s’ils se sont autorisés à en juger une fois pour toutes, c’est une richesse qui man­quera à leur vie de lecteur!

Sou­vent, je m’in­ter­roge : mal­gré l’in­térêt inlass­able de ses édi­teurs, Simenon aurait-il été con­damné par des dieux jaloux à rester un célèbre incon­nu pour l’é­ter­nité? La mécon­nais­sance de nos con­tem­po­rains à pro­pos de son oeu­vre ne cesse de m’é­ton­ner. Hier, c’est Les anneaux de Bicêtre, c’est Le Petit Saint que je trou­ve au ray­on «Roman polici­er-Thriller» d’une grande librairie dite uni­ver­si­taire (alors, pourquoi pas L’É­tranger de Camus classé en caté­gorie «Voy­ages»?); aujour­d’hui, c’est toute une classe de grands ados qui répond par un silence sincère à ma mod­este ques­tion : «Vous con­nais­sez Mai­gret?
Avec ses «nou­veaux Simenon», Michel Car­ly, l’au­teur de l’ir­rem­plaçable Sur les routes améri­caines avec Simenon (Omnibus, 2002), nous inter­roge pareille­ment. Car plus d’un ama­teur sera sur­pris de décou­vrir ce dix­ième et ultime tome de l’édi­tion inté­grale des cent trois Mai­gret, menée par Car­ly dès 2007 aux édi­tions Omnibus. Après les sep­tante-cinq romans repris dans l’or­dre chronologique de leur paru­tion au fil des neuf pre­miers vol­umes, ce dernier tome rassem­ble toutes les nou­velles qui met­tent en scène le com­mis­saire. C’est la pre­mière fois que ces vingt-huit enquêtes brèves sont rassem­blées en un seul vol­ume. Sou­vent «prépub­liées» dans des organes de presse, la plu­part sont longues d’une quin­zaine de pages seule­ment (seule la nou­velle inti­t­ulée «Un Noël de Mai­gret» en compte une bonne cinquan­taine).

Que penser de Simenon nou­vel­liste? L’a­vant-pro­pos de l’a­cadémi­cien Dominique Fer­nan­dez est éclairant : «Rien ne sem­ble, de prime abord, plus opposé à cette esthé­tique du coup de théâtre, du coup de poing, que l’art [de Simenon], fait de lenteurs insin­u­antes, de con­tours brouil­lés, de tâton­nements dans la brume. […] C’est le génie de cet écrivain de s’être mon­tré aus­si à l’aise dans le texte bref que dans le texte long, et sans rien chang­er à sa manière. […] [Simenon] ne se hâte pas plus pour racon­ter une his­toire en vingt pages que pour la racon­ter en deux cents, les types humains qu’il choisit ne vari­ent pas, et, pas plus que ceux des romans, ils n’of­frent de prise au sen­sa­tion­nel, au spec­tac­u­laire.»

Son biographe, Pierre Assouline, n’est pas moins ent­hou­si­aste : «Ces brèves de lit­téra­ture poli­cière ne sont pas pour autant les ersatz d’un sous-pro­duit de la grande oeu­vre. Les enquêtes obéis­sent à la même logique de con­struc­tion héritée du théâtre grec (crise, passé, drame, dénoue­ment), les intrigues sont crédi­bles et l’écri­t­ure n’est pas bâclée. L’é­conomie ne se fait sen­tir que dans la dis­tri­b­u­tion comme on dit au ciné­ma, ou plutôt au théâtre car la courte dis­tance du réc­it sug­gère ici le huis clos. […] C’est bien lui, le même Jules Mai­gret, sur 15 pages comme sur 150 pages. L’im­por­tance de l’en­quête n’y fait rien : brève ou longue, elle sort pareille­ment du cerveau d’un romanci­er-nez.»

Les lieux dans lesquels se dévelop­pent ces fic­tions font l’ob­jet, comme dans les vol­umes précé­dents, d’un cahi­er icono­graphique de seize pages, inti­t­ulé L’u­nivers de Mai­gret. Michel Car­ly y épin­gle plus par­ti­c­ulière­ment deux nou­velles qui se déroulent en Bel­gique… «Peine de mort» voit Mai­gret pour­suiv­re un sus­pect jusqu’à Brux­elles et s’in­staller à l’hô­tel Palace, qui bor­de aujour­d’hui encore la place Rogi­er — mais sous une autre enseigne. Quant à la ville natale de Simenon, elle est bien évidem­ment évo­quée à pro­pos du «Témoignage de l’en­fant de choeur». On y retrou­ve la Liège du début du XXe siè­cle, quand le petit Georges fai­sait de son quarti­er d’Outremeuse, de la chapelle de Bav­ière à l’église Saint-Pholien, son ter­rain de jeux.

la france de maigretCe sont d’autres lieux — mais tout aus­si simenon­iens»! — qui sont célébrés dans La France de Mai­gret vue par les maîtres de la pho­togra­phie du XXe siè­cle. Par­ler de «beau livre» à pro­pos de cet in-quar­to riche­ment illus­tré de tirages en noir et blanc n’est pas seule­ment une déf­i­ni­tion de l’ob­jet, c’est aus­si un juge­ment de valeur tant l’al­bum est enchanteur. Les oeu­vres des maîtres de la «pho­togra­phie human­iste» (Dois­neau, Carti­er-Bres­son, Boubat, Bras­saï, Ronis, quelques autres encore; tous plus ou moins con­tem­po­rains de Simenon) sont asso­ciées à de brefs extraits de «Mai­gret». C’est une phrase de Cécile est morte qui vient en con­tre­point d’une pho­to de pipelette parisi­enne saisie par Janine Niepce; ce sont les quais de la Seine qui s’é­clairent d’une irré­sistible poésie nos­tal­gique sous le regard de Willy Ronis qu’ac­com­pa­gne un dia­logue de Mai­gret et le clochard; c’est une noce de ban­lieue que sub­lime Robert Dois­neau et les per­son­nages de La Guinguette à deux sous; c’est une par­tie de cam­pagne revue par Hen­ri Carti­er-Bres­son où Mai­gret s’a­muse; c’est le Nord d’An­dré Gamet, la Nor­mandie de Pierre Jahan, la Bre­tagne de Jean-Philippe Char­bon­nier, la Vendée, le Midi, les gares, les canaux, les… C’est «une France dis­parue et sub­limée», comme l’écrit joli­ment Michel Car­ly (qui, sub­tile­ment, a choisi les cita­tions sans les ren­dre redon­dantes); c’est toute la France de Mai­gret ren­due en un album à la fois émer­veil­lé et vériste qui demain dira, plus et mieux que dix essais eth­nologiques, ce que fut ce coin d’Eu­rope occi­den­tale dans l’En­tre-deux-guer­res.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)