L’humanité de l’homme

Quelques histoires d’humanités

Jacques SOJCHER (sous la dir. de), L’hu­man­ité de l’homme, Cer­cle d’art, 2001

sojcher l'humanité de l'hommeJacques Sojch­er pro­pose ici un livre col­lectif, qui pose à tra­vers dix-neuf voix invitées la ques­tion infinie de l’avène­ment de l’homme à l’hu­man­ité. Des philo­sophes, des écrivains, des pein­tres, une his­torienne, un psy­ch­an­a­lyste, un théolo­gien, un anthro­po­logue, un biol­o­giste, un généti­cien, un cinéaste, un poète, pro­posent cha­cun leur « fic­tion de l’homme ».

Sous forme d’en­tre­tiens ou de textes, ils déploient, en ques­tion­nements plus qu’en affir­ma­tions, leurs réflex­ions sur les événe­ments qui, pour eux, ont mar­qué une méta­mor­phose de l’hu­man­ité, l’ap­pari­tion de nou­velles struc­tures, de faits de civil­i­sa­tion. Ce chœur de voix dif­férentes mais non disso­nantes s’ou­vre et se clôt assez juste­ment sur des entre­tiens avec le Prix Nobel de chimie Ilya Pri­gogine, lui qui souligne l’u­nité entre la créa­tion sci­en­tifique et la créa­tion artis­tique, et pour qui, comme « le sym­bole de la sci­ence clas­sique était l’hor­loge, le sym­bole de la sci­ence actuelle serait l’œu­vre d’art ». Pour lui, le fac­teur essen­tiel de l’hu­man­i­sa­tion se­rait peut-être la con­science de l’in­cer­tain, sans lequel la vie ne peut se con­cevoir, et de là, la prise de con­science du futur et donc la ren­contre avec la mort et le tran­scen­dant. « L’o­rig­ine de l’art, de la lit­téra­ture, est à ce prix ». L’hu­man­i­sa­tion de l’homme n’est pas finie : même si, dans l’his­toire du monde oc­cidental, se note une diminu­tion des inégali­tés, de l’eu­ro­cen­trisme, il reste à réalis­er « le pas­sage d’une cul­ture de guerre à une cul­ture de paix ». Opti­miste — peut-être parce qu’il mise sur l’in­cer­tain… — il dit faire con­fi­ance aux généra­tions à venir : « J’ai vu les dicta­tures du XXe siè­cle naître et dis­paraître ». Pas­sion­nante, l’his­toire que nous racon­te Edgar Morin, de la plu­ral­ité des nais­sances de l’homme, proces­sus de plus de six mil­lions d’an­nées, à la fois dis­con­tinu et con­tinu puisqu’il se lit à chaque fois dans une acqui­sition nou­velle. Du bipédisme et de la manuel­li­sa­tion, à la domes­ti­ca­tion du feu et à l’ap­pari­tion du lan­gage à dou­ble articula­tion ; l’ar­rivée de la con­science de soi à tra­vers une atti­tude mythologique envers la mort, une croy­ance en l’au-delà ; l’ap­pari­tion de nou­velles struc­tures de sociétés et la for­mation des Etats Nations avec leur mythe, « pater­nel et mater­nel con­crétisé dans l’idée de patrie ». Puis la ges­ta­tion d’une nou­velle nais­sance de l’hu­man­ité, qui com­mence avec l’ère plané­taire où « toutes les par­ties du globe se trou­vent en inter­com­mu­ni­ca­tion ».

II lui manque cepen­dant tou­jours le ciment de la « terre-patrie », c’est-à-dire la « prise de con­science que dans l’époque actuelle l’hu­manité dans son ensem­ble vit une commu­nauté de des­tin puisqu’elle con­naît les mêmes prob­lèmes fon­da­men­taux de vie ou de mort ». Pour Morin, l’aven­ture humaine est incon­nue et, comme Pri­gogine, il sou­tient qu’il faut « avoir en tête que l’im­prévu arrive sou­vent ». La rela­tion à l’Autre est citée comme condi­tion essen­tielle de l’hu­man­i­sa­tion par plu­sieurs des inter­venants. Le généti­cien Axel Kahn voit dans l’hu­man­i­sa­tion « l’accultura­tion d’un homme inter­agis­sant avec d’autres au sein d’une cul­ture humaine, phénomène indis­pens­able à la mise en place de l’éven­tail de capac­ités men­tales pro­pres à notre espèce ». Pour lui, le com­bat pour l’univer­salisation du sen­ti­ment de la sol­i­dar­ité avec l’Autre reste déter­mi­nant de la con­di­tion humaine. La bar­barie, nazie par exem­ple, ne nie pas l’altérité, elle la lim­ite aux mem­bres du groupe, elle refuse son uni­ver­sal­ité. Il est une phrase qu’Al­bert Jacquard aime bien répéter : « Je suis les liens que je tisse. » L’événe­ment qui a fait que l’homme s’est sé­paré de l’an­i­mal­ité est la prise de con­science de soi, qui vient de la ren­con­tre des autres. Et c’est dans la mise en com­mun qu’est l’o­rig­i­nal­ité de l’homme. Assem­blage qui fait appa­raître, dit-il en citant Pri­gogine, dé­cidément lien, une nou­velle réal­ité, et non une sim­ple addi­tion. Pour lui, nous en sommes au début de l’hu­man­i­sa­tion. L’hu­main doit encore être éduqué à la lib­erté par la ren­con­tre avec l’homme et non avec Dieu. Et que sur toutes les écoles soit inscrit « Ici on apprend l’art de la ren­con­tre » ! La vio­lence et le mal, con­sub­stantiels de l’hu­manité chez le philosophe Luc Fer­ry et le pein­tre Cue­co, notam­ment. Pour Fer­ry, l’être humain est le seul « qui ait véri­ta­ble­ment d’emblée inscrit en lui la pos­si­bil­ité du mal rad­i­cal, du mal absolu (…) d’une lib­erté qui vise le mal comme pro­jet (…) l’être humain est le seul être d’an­ti­na­ture, sa nature est de ne pas avoir de nature… ». Face à l’hor­reur, l’ex­pres­sion « la bête a repris le dessus » ne peut donc être que niaise ! L’in­ter­ven­tion de Cue­co, sur­prenante et réjouis­sante par­mi cer­taines autres rich­es mais par­fois un peu lour­des, donne d’emblée le ton. « Cela a com­mencé par une volée d’an­i­mal­cules na­geant dans une purée translu­cide, besti­oles ani­mées par une course cru­elle, jouant à qui tuerait l’autre pour par­venir le pre­mier à l’œuf, à l’ovule où ce micro-têtard va jouir à son tour, redou­blant la volon­té du père. Cha­cun de nous, déjà salaud, est issu de cette com­péti­tion ath­lé­tique sauvage. (…) Étrange com­mence­ment que cet acte fon­da­teur. » Tous seraient évidem­ment à citer dans ce voy­age du passé et du devenir de l’hu­main. L’écrivain Mar­cel More­au qui rugit que l’homme ne cesse de réin­ven­ter sa déshu­man­i­sa­tion en une course funeste vers le pro­grès. Et qui lance, comme seule pos­si­bil­ité recréa­trice d’hu­man­i­sa­tion, « le pari de l’homme de jeter, avec ses seuls instincts, la base de toute civil­i­sa­tion ». Une « chaon­ais­sance » fon­da­trice. Le cinéaste Del­vaux, pour qui le ciné­ma et plus large­ment l’œu­vre d’art, est « la voie d’en­trée dans l’hu­main ». La philosophe Elis­a­beth de Fonte­nay qui voit l’hu­man­ité dans les fresques du pla­fond de la chapelle Six­tine… Ces quelques his­toires des human­ités, cette « par­ti­tion d’une sym­phonie inachevée », comme la décrit son har­moniste Jacques Sojch­er, s’ac­com­pa­g­nent d’une superbe ico­nographie, par­fois sug­gérée par les au­teurs. Sculp­tures de la cul­ture Taïno (600‑1000 apr. J.C.), instal­la­tion de Kounel­lis, pein­tures de Manet, Delacroix, Mon­dri­an, ou de la dynas­tie Song (XII-XII­Ième siè­cles), gravures rupestres, fig­urine shaman inu­it ou man­u­scrit de Galilée…

Lau­rence Van­paeschen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°123 (2002)