L’oxymore du manque
Jacques SOJCHER, L’idée du manque, illustrations d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, 2013
Enfant pendant la guerre, né en 1939, Jacques Sojcher a été professeur de philosophie à l’ULB et continue d’être un poète rare et sobre, publié par les mythiques éditions Fata Morgana. Les deuils, les souvenirs et le questionnement du langage sont des thèmes chers à l’écrivain tant dans ses essais consacrés à Nietzsche ou à Levinas que dans ses écrits poétiques. Cet opus-ci, « petit livre de la mémoire et de l’oubli » (dixit l’auteur) s’ouvre et se referme sur le concept du manque. Au fil de sept suites de poèmes très dépouillés, sont répertoriées ici les figures de ce manque, dans l’oubli, dans l’absence, dans le vide. Dans le sexe et le désir aussi. Le tutoiement est de rigueur et crée autour de cette expérience universelle entre le poète et son lecteur à la fois partage et complicité. Pour le poète, que tout passe par les mots et les morts est d’autant plus poignant que dès la déportation des parents, la barbarie a réduit en cendres la promesse de la joie. Si le sentiment de l’absence est au cœur du texte, on voit se peindre sans complaisance un homme, qui se décrit déambulant « comme un zombie dans le réel », dansant les claquettes, marchant en chantonnant ou attendant « d’être aimé de tous sans répondre ». Et même s’il est clair que « les mots ne sont d’aucun secours », ils lui servent encore à « l’exercice de l’idée » et à « séduire à défaut d’aimer ». « Bègue dans toutes les langues » auxquelles il demande pourtant « la grâce des anges », sa vie tragique peut se résumer à une prière sans Dieu et à la shoah de l’oubli. Cette poésie du détachement, illustrée de manière épurée, se lit d’une traite et, malgré sa gravité, relève la gageure de ne jamais plonger son lecteur dans la mélancolie.
Quentin Louis
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°177 (2013)