Jacques Sojcher, Le sexe du mort

Parler en son nom

Jacques SOJCHERLe sexe du mort, fata Mor­gana, 2003

sojcher le sexe du mortQui est ce Jacques Sojch­er dont les édi­tions Fata Mor­gana pub­lient un recueil de poèmes inti­t­ulé Le sexe du mort ? Il y a bien un per­son­nage con­nu qui porte ce nom : pro­fesseur de philoso­phie, directeur de divers­es pub­li­ca­tions, respon­sable insti­tu­tion­nel, mais ce n’est pas lui qui par­le. Celui qui prend la parole pour nom­mer le geste l’in­stau­rant comme auteur du texte est quelqu’un qui « retire sa tête du sable » pour con­stater « l’é­ten­due du dé­sert ». C’est un homme dont le sable s’écou­le de sa tête et qui mesure à ce sable l’éten­due du temps. Un temps qui sépare. Le séparant de quoi ? Des femmes en-allées, de la mère et du père dis­parus, « des images / qui s’ef­facent des yeux / et du cœur », de sa pro­pre mort enfin.

Il ne renie rien, mais il sim­pli­fie. Si « la bi­bliothèque tout au fond, / nul ne la vis­ite », il reste au moins des textes aux­quels se réfé­rer, mais ils sont désor­mais privés de perti­nence : « La joie qu’aimait Spin­oza / a per­du sa cause » et la Torah se retrou­ve « sans Dieu et sans Livre ». Restent encore des chan­sons, elles aus­si vouées au manque, et qu’on fre­donne en temps de guerre, l’es­poir aux lèvres, la peur au ven­tre : « J’atten­drai tou­jours / ton retour ». Même l’amour ne sauve de rien. Aux femmes vers les­quelles le porte une appé­tence mille et trois fois renou­velée, le poète assène, en Don Juan lucide : « Vous êtes toutes des fig­ures, / qui ne rem­placez pas le mort. » Mais du vide auquel il parvient naît para­doxale­ment une morale de l’ad­hé­sion au monde, et c’est à par­tir du renon­ce­ment à la pléni­tude de l’E­tre que peut fuser telle injonc­tion dionysi­aque que l’au­teur s’adresse à lui-même : « Vois avec tous tes yeux. / Donne au désir/ le con­gé du manque. Fais du sexe / une langue qui danse.»

II fait froid dans ce livre, soli­taire et dévasté. Mais il fait beau tout aus­si bien. A cause de l’en­fance, préservée par un mot comme « douceur », « l’an­ti­dote du mot mort », et qui tou­jours parvient à sur­vivre à sa pro­pre dis­pari­tion, pour resur­gir dans l’amour, dans l’a­ban­don du corps à l’autre. A cause d’une musique sans apprêts dont sont faits les vers de Sojch­er, qui emprun­tent leur rythme à une prosodie somme toute clas­sique, prê­tant toute­fois davan­tage l’or­eille à un Ver­laine qu’à un Vic­tor Hugo. A cause enfin des dessins, sobres et forts, lumineux pour tout dire, de Sarah Kalisky, qui font davan­tage qu’il­lus­tr­er les textes puisqu’ils les inter­prè­tent et les pro­lon­gent. Le vent se lève, il faut appren­dre à mourir à soi-même. C’est l’ef­fort entre­pris par un cer­tain Jacques Sojch­er pour par­ler en son pro­pre nom.

Carme­lo Virone


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°132 (2004)