Jacques Sojcher, Maurice Nadeau. Une passion littéraire

Ah ! Nadeau

Jacques SOJCHER, Mau­rice Nadeau. Une pas­sion lit­téraire, AH !, Fig­ures #3 et #4
Geert VAN ISTENDEAL, Ah, ces Fla­mands ! , com­posé par AH ! #12

sojcher maurice nadeauIl y a quelques mois, le 1er avril 2011, Le Car­net et les Instants (166) présen­tait pour son dix­ième anniver­saire le onz­ième numéro de la revue Ah !, ain­si que le vol­ume, Poli­tique du corps, dans la nou­velle col­lec­tion Fig­ures, qui était con­sacré à Bernard Noël. Il fal­lait sig­naler cette nou­velle entre­prise édi­to­ri­ale et soulign­er l’intérêt de tels livres qui veu­lent met­tre en lumière une per­son­nal­ité dont les pro­mo­teurs de la pub­li­ca­tion, Vir­ginie Dev­illers et Jacques Sojch­er, esti­ment que la présence et le tra­vail sont “indis­pens­ables pour mieux vivre aujourd’hui”.

Voici que Fig­ures sort un numéro dou­ble, 3–4, com­posé par Jacques Sojch­er en hom­mage à Mau­rice Nadeau et qui pro­pose, en retraçant le par­cours de ce jeune homme de cent ans, Mau­rice Nadeau – Une pas­sion lit­téraire, la tra­ver­sée du XXe siè­cle et des pre­mières années du siè­cle suiv­ant. Une vie excep­tion­nelle évo­quée en toute sim­plic­ité, du moins en apparence, pour le lecteur qui est lit­térale­ment emporté dans ce voy­age his­torique et lit­téraire.  Au hasard de Con­ver­sa­tions, réal­isées en 2002 puis en 2011, nous allons con­naître de mieux en mieux celui qui fut et est encore grand lecteur, cri­tique, édi­teur,  décou­vreur d’écrivains : un passeur incom­pa­ra­ble. Pas­sion­né et qui ne craint pas de dévoil­er ses par­tis-pris, Nadeau a un regard per­son­nel sur les écrivains et le sig­nale avec force. Il écarte ceux qu’il n’apprécie pas ou qu’il veut ignor­er pour des raisons per­son­nelles de morale, d’option poli­tique ou tout sim­ple­ment par respect de l’humain. Pas ten­dre envers les écrivains col­lab­o­ra­teurs, par exem­ple, il assume tout de même un dilemme, parce qu’il le faut, exposant par exem­ple claire­ment ses raisons de compter Céline par­mi les grands et de le con­damn­er en tant qu’homme. Quoique athée mil­i­tant, il a ses saints. Dans le passé, Sade, lautréa­mont, Rim­baud, Flaubert. Et puis Proust, Joyce, Kaf­ka, Lowry, Dur­rell : des hommes qui se sont anni­hilés dans leur œuvre. Ses con­tem­po­rains, Blan­chot, Michaux, Sar­raute, Beck­ett, Leiris, Miller… Les révo­lu­tion­naires, tou­jours, de Saint-Just et Robe­spierre à Trot­s­ki et Che Gue­vara. Nadeau, dont on dit qu’il n’a pas écrit de livres, mais pub­lié des recueils d’articles ou de cri­tiques, a lu comme per­son­ne et ce qu’il trans­met de ses expéri­ences textuelles équiv­aut à un acte de foi ou à un engage­ment. Même s’il n’écrit que sur les textes et les auteurs qu’il aime, son témoignage de lecteur curieux et pas­sion­né est une œuvre en soi, qui dépasse  et organ­ise dans un ensem­ble remar­quable de  cohé­sion les chroniques ou édi­to­ri­aux de Let­tres nou­velles, de Com­bat, de France Obser­va­teur ou de la  Quin­zaine lit­téraire où, depuis 1966, il informe un pub­lic diver­si­fié sur l’actualité philosophique, lit­téraire, soci­ologique et artis­tique. Un pro­jet ambitieux pour lequel il ne cesse de choisir à sa guise, sans être inféodé à quelque courant que ce soit, sans se préoc­cu­per de mode.

Né d’une mère illet­trée et d’un père col­por­teur, il a suivi la fil­ière du (très) bon élève. De l’école nor­male d’instituteur à l’école nor­male supérieure (Saint-Cloud) et au pro­fes­so­rat de Let­tres.

Engagé poli­tique­ment, mem­bre du par­ti com­mu­niste puis exclu, devenu trost­skiste, il veut “chang­er l’homme et chang­er la vie”. Il quitte l’enseignement pour l’édition : une aven­ture selon son vœu : pub­li­er selon ses goûts, quitte à pub­li­er en se ruinant, d’excellents livres. Sachant que “l’édition est une entre­prise et un com­merce où la qual­ité ne pré­vaut pas”. Ce décou­vreur tra­vaillera pour toutes les maisons d’édition impor­tantes. Un exem­ple impor­tant, sa ren­con­tre boulever­sante avec Michaux : “une descente à corps per­du dans les gouf­fres de la sen­sa­tion, arrêtes et crevass­es…”, c’est le mys­tère de l’être qui devient pal­pa­ble.

Mais la liste est longue de ces ren­con­tres, pré­cisé­ment, dont les con­ver­sa­tions avec Jacques Sojch­er, d’une année l’autre, ren­dent compte de manière vivante. Le vol­ume de Fig­ures com­porte en out­re les pré­cieux témoignages d’écrivains proches de Nadeau, qui révè­lent un même attache­ment envers lui, certes, mais aus­si un ent­hou­si­asme né de com­pagnon­nages dif­férents dans le tra­vail et la com­mu­ni­ca­tion. Des pho­tos et des let­tres enfin nous font partager la chaleur de l’amitié qui l’a lié à tant d’auteurs qu’il a con­sacrés, en pre­scrip­teur qu’il a été, pour le grand pub­lic comme pour l’université.

Ah ! , c’est aus­si une revue, rap­pelons-le et sig­nalons ce numéro 12, un vol­ume col­lec­tif com­posé par Geert van Isten­dael, qui a paru au print­emps, parce qu’il vaut une excla­ma­tion de plus, par son sujet et la qual­ité des con­tri­bu­tions. Ah, ces Fla­mands ! , en effet, mérite bien de pren­dre rang dans ce qui, mine de rien, après La Bel­gique mal­gré tout (1980) et Bel­gique tou­jours grande et belle (1998) devient une série impres­sion­nante, avec laque­lle il faut compter si l’on veut demeur­er curieux de l’Autre, en Bel­gique par­ti­c­ulière­ment.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°169 (2011)