Isabelle Spaak, Pas du tout mon genre

Adultère, mode d’emploi

Isabelle SPAAK, Pas du tout mon genre, Les Équa­teurs, 2006

spaak pas du tout mon genreOn pou­vait se deman­der ce qu’écrirait Isabelle Spaak après Ça ne se fait pas, son pre­mier roman paru en 2004, qui a obtenu le suc­cès cri­tique, pub­lic et le Prix Rossel. On se sou­vient qu’elle y racon­tait non seule­ment l’his­toire réelle et trag­ique de ses par­ents mais aus­si ses réper­cu­tions dans la vie des sur­vivants. Elle dis­ait l’épreuve d’être fille de ce drame-là – une épouse trompée qui tue son mari et se sui­cide ensuite. La force de ce livre venait avant tout de l’écri­t­ure mise en bran­le pour trans­former le vécu en lit­téra­ture : une écri­t­ure frag­men­taire, con­cise et pré­cise, débar­rassée de tout pathos.
Cette écri­t­ure, on la retrou­ve dans Pas du tout mon genre, un roman de la même veine auto­bi­ographique. Comme il n’est pas facile d’être le deux­ième, dans la vie comme en lit­téra­ture ain­si que l’écrit l’au­teure – elle qui se sent sec­onde fille et sec­ond vio­lon, de sec­ond choix pour le dire encore autrement – elle l’a peaufiné avec la même exi­gence que le pre­mier. S’il est moins épais, il est tout aus­si dense et garde cette qual­ité de ne pas tout dire. De laiss­er en sus­pens, d’of­frir au lecteur la pos­si­bil­ité de ressen­tir les con­séquences des sit­u­a­tions et des phras­es qui les dis­ent.

Même si le roman com­mence par une scène de vacances filmée par le père, il ne faut pas s’y tromper, cette his­toire-là ne sera pas racon­tée une fois encore, mais elle ne sera pas absente non plus; cette fois, elle sera une des pier­res d’a­choppe­ment sur lesquelles l’écrivaine vien­dra buter, rebondir.

Le réc­it généra­teur du roman est celui d’une liai­son adultère où Isabelle Spaak avait la posi­tion de maîtresse, de femme illégitime, où elle était la sec­onde épouse, comme elle dit. D’un homme qui n’est pas du tout son genre (d’où le titre, au moins en par­tie). Elle en racon­te les douleurs, les rancœurs, les instants bâclés, les ren­dez-vous man­qués. Elle met dans la clarté de la page blanche ce qui se vit dans l’om­bre, elle écrit au grand jour ce qui se dit à mots cou­verts. Comme dans Ça ne se fait pas, la roman­cière n’en reste pas à l’his­toire matricielle. Pour ce roman-ci, ce ne sont pas tant les con­séquences qu’elle creuse que l’o­rig­ine, les orig­ines qu’elle recherche. Peut-être parce que cet amant aimé est obsédé de pho­togra­phies, elle rep­longe dans les albums et les films de famille. Alors des sou­venirs d’en­fance, de vacances (les vacances : ce qui est presque tou­jours refusé aux femmes illégitimes) revi­en­nent, avec par­fois une nou­velle con­nais­sance de ce qui a été vécu. Un décalage s’opère : on com­prend que la manière qu’a l’écrivaine de vivre l’amour est engen­drée non seule­ment par la tragédie famil­iale mais aus­si par la coupure nette qui a été opérée dans la rela­tion fusion­nelle qu’elle entrete­nait avec sa nurse. Mais puisque la lit­téra­ture per­met ce que par­fois la vie refuse, espérons que grâce à elle, Isabelle Spaak trou­ve enfin sa véri­ta­ble place, une place de pre­mier choix.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)