Spoken word, slam, rap : Plongée dans le creuset brûlant des écritures urbaines

rap illu

Le 16 octo­bre 2011, les prix Paroles urbaines – nou­veaux prix lit­téraires en Fédéra­tion Wal­lonie Brux­elles – célébraient pour la pre­mière fois au Botanique, la qual­ité, la force et le foi­son­nement des écri­t­ures dites « urbaines »[1]. Le spo­ken word – texte par­lé avec musique –, le slam – art de la per­for­mance poé­tique a cap­pel­la et l’écriture rap – texte scan­dé sur une boucle de son. Ces expres­sions pop­u­laires nées hors de l’institution mon­traient, sur scène, devant un jury pro­fes­sion­nel, leur capac­ité à par­ticiper au mou­ve­ment des écri­t­ures actuelles. En amont de cette recon­nais­sance, dix années d’expérimentations et de partage, portées par des activistes de tous bor­ds, de toutes régions, dont l’asbl Lezarts Urbains. Retour sur un par­cours.

Au commencement était « la révolution spoken word »

« C’était l’ultime époque des essais et poèmes
les révolvers et les fusils prendraient bien­tôt leur place
Dès lors, nous sommes les derniers poètes » (The Last Poets, Lit­tle Kgosi­tile, 1968)

Rep­lon­geons dans le creuset brûlant des années 70 où l’expression « spo­ken word » voit le jour (lit­térale­ment « mots par­lés »). Cette forme de poésie-per­for­mance est à l’origine de toutes les écri­t­ures dites « urbaines ». Héri­tière de la vague con­tes­tataire des années 60, le spo­ken word, sou­vent accom­pa­g­né d’une nappe musi­cale, se nour­rit à la fois de la tra­di­tion afro-améri­caine – celle des prêch­es, des speechs, de la jazz-poet­ry – que des expéri­men­ta­tions orales de la Beat Généra­tion dont la lec­ture du poème Howl de Gins­berg, brûlot con­tre une Amérique con­formiste et vio­lente, offre le coup d’envoi.

Dans les années 70, le spo­ken word témoigne d’un renou­veau de la prise de parole portée par des poètes-activistes tels que les Last Poets – « derniers poètes avant les soulève­ments » – groupe assez proche des Black Pan­thers qui scan­daient sur des per­cus­sions, ou un Gil Scott Heron, à la fois romanci­er, chanteur et poète, dont le célèbre The Rev­o­lu­tion Will Not be Tele­vised fit con­naître le spo­ken word à tra­vers le monde. Ce mou­ve­ment poé­tique à haute voix, lié à la « con­tre cul­ture » s’avère par­ti­c­ulière­ment poreux. Des artistes liés à la Beat généra­tion, au mou­ve­ment folk, au milieu des protest songs, comme à celui du rock et ensuite du punk, pren­dront le relais dans le développe­ment de cet art. On se sou­vient ain­si dès 1971 des lec­tures-per­for­mances d’une Pat­ti Smith, égérie punk très liée aux poètes de la Beat, grande admi­ra­trice d’un Rim­baud ou d’un Edgar Allan Poe.

Une autre influ­ence majeure vien­dra de la zone Caraïbe via l’art du toast­ing ou tra­di­tion de par­ler-chanter d’une manière à la fois linéaire et syn­copée (elle est à l’origine du rap). Cette « Dub-poet­ry » qui aura de nom­breuses exten­sions, se dévelop­pera par­ti­c­ulière­ment à Lon­dres où un poète tel que Lin­ton Kwe­si John­son mar­quera les esprits, à la fois par ses recueils de textes tels que Dread Beat an Blood ou Ing­land is a Bitch, que ses albums (Bass Cul­ture). Partout où il essaime, le spo­ken word s’enrichit des tra­di­tions locales, comme celle des songs des cabarets berli­nois en Alle­magne, où de la verve de la chan­son « sauvage » en fran­coph­o­nie.

Quel est l’apport styl­is­tique, quels sont les car­ac­téris­tiques de cette mou­vance spo­ken word qui influ­encera en par­tie la scène rap et slam ? D’abord le goût du verbe, des tra­di­tions orales anci­ennes renou­velées au cœur des villes. L’amour de la proféra­tion qui relie le texte à ses orig­ines : l’urgence de dire. Une poésie en vers libre, sans for­mat préétabli mais avec un rythme, un flow, un groove, une pul­sion qui relie le texte au corps, le rationnel à l’inconnu des impro­vi­sa­tions, dans la recherche d’une énergie proche d’un con­cert, d’un mantra ou d’une forme de transe. On y retrou­ve aus­si le goût des hybri­da­tions, des col­li­sions, des écri­t­ures « créoles » qui, au même titre que le jazz, s’abreuve à plusieurs sources. Enfin, des avant-gardes, le poète du spo­ken word s’adresse à une com­mu­nauté large, qu’il s’agisse de l’aimer ou de lui cracher dessus (sa poésie doit être ressen­tie – si ce n’est com­prise – par tous). Il ne s’agit pas de se con­grat­uler entre soi, mais de bien de chang­er l’état d’esprit d’une nation. Sur le fond, ces écri­t­ures du spo­ken word ont le désir de « rompre » le statu quo social, poli­tique et cul­turel, de sec­ouer l’establishment par le corps, de reviv­i­fi­er la poésie par son frot­te­ment à d’autres formes, la musique notam­ment.

Le rap, naissance d’un art martial

« Je vole la plume du poète et je chante, sale­ment » (Nina Miski­na)

Le rap, lui, naît dans une ambiance plus nihiliste (les grands lead­ers noirs ont été liq­uidés et l’économie de la drogue s’est général­isée dans le ghet­to). Si les pre­miers raps de la fin des années 70 – lit­térale­ment bavardages – sont des com­men­taires impro­visés par les Maîtres de Céré­monie (MC) pour « ambiancer » les soirées des DJ, très vite cet art de la rime sur le beat témoigne du vécu d’un ghet­to en crise. Dès The Mes­sage de Grand­mas­ter Flash, le rap exprime l’inhumanité des con­di­tions de vie. La parole devient à la fois témoignage et exu­toire, par­fois con­tre la folie pure : « c’est comme une jun­gle par­fois, ne me pousse pas à bout, je deviens dingue, j’essaye juste de ne veux pas per­dre la tête » entame Grand­mas­ter Flash. L’urgence est ici extrême et l’art de la rime s’apparente à un art du com­bat : il s’agit d’être offen­sif, effi­cace, sur­prenant et de faire « mal » c’est-à-dire d’abattre par la dex­térité de son style, un adver­saire imag­i­naire ou réel (dans le cadre des bat­tle MC). Les MCs sont les nou­veaux Muham­mad Ali du verbe et s’ils cog­nent dur la langue, c’est pour en tester ses lim­ites, la recon­stru­ire lui offrir une forme plus per­cus­sive, plus offen­sive, plus mor­dante. Finies les longues phras­es et les envolées lyriques du spo­ken word, ici le par­ler est con­cis, con­cret, les métaphores choc explosent comme des grenades, et l’argot, le slang, mêlé à un vocab­u­laire très soutenu fait l’effet d’un élec­tro­choc. À ce titre, l’écriture rap peut se révéler une prouesse formelle. À par­tir d’un rythme imposé par le beat, il faut mon­tr­er sa maîtrise dans un cadre ryth­mique con­traig­nant. En cela, le rap est au spo­ken word ce que le son­net est au vers libre, il ne vient pas aisé­ment et demande un appren­tis­sage com­plexe.

nina miskina

Nina Miski­na

De nom­breux ouvrages ont décrit la styl­is­tique du rap, son évo­lu­tion, sa com­plex­ité. Indiquons seule­ment que le rap, art volon­tiers provo­cant, jouis­sait jusqu’il y a peu d’une mau­vaise répu­ta­tion, ou d’une mal con­nais­sance au sein de la sphère cul­turelle, qui sou­vent le jugeait à l’aune de ses volets les plus médi­atisés, le GanstaRap ou le Rap bling­bling, sous gen­res à la fois nihilistes et matéri­al­istes. Ce rap for­maté relayé ad nau­se­am par l’industrie des majors, les radios, les télés ne représente que la par­tie la moins intéres­sante d’une cul­ture diver­si­fiée, riche, foi­son­nante. Or ce cliché du rap est l’arbre qui cache la forêt d’un mou­ve­ment malin, créatif qui se renou­velle sans cesse. Après 30 ans de cul­ture rap, ce creuset d’expérimentations a pro­duit une poésie tan­tôt réal­iste ou hédon­iste, drôle ou poignante, sociale ou déjan­tée mais tou­jours en recherche de forme (actuelle­ment on rappe en «mul­ti­syl­labique», la rime s’est déplacée, on recherche la polyry­th­mie). Plus qu’aucune autre forme poé­tique, le rap a su plonger ses ram­i­fi­ca­tions très pro­fondé­ment dans le sub­strat des villes et a su ramen­er la parole d’une généra­tion. Elle a mené cette généra­tion vers la poésie, c’est-à-dire une recherche exigeante de forme pour canalis­er son cri. Et si, par­fois, il y des facil­ités – asso­nances trop sys­té­ma­tiques, texte coq à l’âne – de nom­breux textes sont des bijoux d’orfèvre, quand la poésie dense ren­con­tre une véri­ta­ble urgence de dire, le noble Art poé­tique est au ren­dez-vous.

La scène slam, l’ouverture d’un nouvel espace

La scène slam, elle, ne naît pas dans le ghet­to noir, et ne fait pas par­tie de la sphère hip-hop, même si cer­tains de ses acteurs en sont issus. C’est dans les bars d’un Chica­go post indus­triel que naît, au milieu des années 90, l’expression Slam – à pro­pre­ment par­ler Cla­quer les mots ou faire un match. Marc Smith, poète icon­o­claste et maçon décide de créer dans des bars pop­u­laires des joutes poé­tiques a cap­pel­la. Du texte, rien que du texte, des for­mats courts (3, 5 min­utes) mais avec l’énergie d’un com­bat pour que la poésie rede­vi­enne un art bruyant, débor­dant, pop­u­laire. À l’époque, l’ambiance est plus punk que hip-hop, les mots claque­nt, les salles s’enflamment et il n’est pas rare que des chais­es volent. Ensuite, la may­on­naise prend, des activistes ouvrent des lieux dans tout le pays : on y retrou­ve des poètes punk, des artistes hip-hop, des écrivains post dadaïstes, des gri­ots urbains, des poètes issus du spo­ken word, des profs, des élèves. Car c’est là le génie de la scène slam, en inter­dis­ant la musique elle per­met à tous les ama­teurs de tchatch­es de se retrou­ver au-delà de leurs tribus respec­tives et de leurs esthé­tiques de prédilec­tion. Car, soyons clair, le slam n’est pas une forme, mais un espace de parole où les poètes débar­quent avec leur pro­pre langue. La scène slam est un micro ouvert sur les paroles des villes, les esthé­tiques s’y frot­tent, s’y côtoient, s’y écoutent.

Des équipes de slam se créent bien­tôt dans tous les pays, des cham­pi­onnats régionaux, nationaux s’organisent. En 1996, le doc­u­men­taire Slam­na­tion de Paul Delvin rend compte du Nation­al Poet­ry Slam de Port­land. En 1997, le film de fic­tion Slam racon­te le par­cours d’un poète-rappeur joué par Saul Williams qui survit en prison et s’en sor­ti­ra par l’écriture et sa par­tic­i­pa­tion à la scène slam. Suc­cès cri­tique autant que pop­u­laire, le film propage à tra­vers la fig­ure de Saul Williams le slam à l’international.

Émergence du slam en Communauté française

« Don­nez-moi la Sainte Trinité,
un pub­lic, une scène, un micro » (Balo­ji)

En novem­bre 2001, à l’occasion d’un événe­ment à la Mai­son du Livre de Saint Gilles pour l’ouverture de son cen­tre de doc­u­men­ta­tion, Lezarts Urbains[2] a ten­té de repré­cis­er son champ d’action. Par­mi les dif­férentes dis­ci­plines mis­es en jeu, telles que la danse urbaine ou le street art, une soirée cen­trée sur l’écriture fig­u­rait au pro­gramme, annon­cée comme un moment de « poésie urbaine, lec­tures et incan­ta­tions ». Par rap­port au courant cul­turel évo­qué ici, la propo­si­tion allait pren­dre un tour his­torique à Brux­elles. L’affiche invo­quait les mots, encore inusités ici, de slam et spo­ken word, « feu roulant des nou­velles éner­gies de parole ».

L’idée par­tait d’une intu­ition forte, mais nous n’étions que des passeurs ; car dans les milieux sen­si­bles aux cul­tures urbaines, l’air bruis­sait de toute part de ces désirs d’interventions scéniques à voix haute et a capel­la.

Nous avions la sen­sa­tion très claire que le courant « urbain » rece­lait un grand poten­tiel et un désir puis­sant d’écritures liées à l’oralité. Mais cachés d’un côté der­rière les frasques provo­cantes du hip hop, de l’autre der­rière de lourds préjugés con­ser­va­teurs, ces tal­ents restaient mécon­nus, décon­sid­érés et en tout cas large­ment mar­gin­al­isés en Bel­gique. Les infos nous par­ve­naient pour­tant de France ou du monde anglo-sax­on sur la vital­ité d’une scène slam, ain­si que sur l’intérêt des réseaux cul­turels et artis­tiques pour ces nou­velles formes ; mais l’effet n’en était pas encore par­venu jusqu’ici. C’est prob­a­ble­ment le film Slam qui servit de mobile dans le chef de quelques-uns de nos artistes, et notam­ment chez un Pitcho, rappeur et activiste hip hop bien con­nu dans la cap­i­tale, qui fut un des pre­miers à s’y ris­quer, lors de la pre­mière du film de Marc Levin.

Encore fal­lait-il que l’idée prenne chair.

Pitcho

Pitcho

À une ou deux excep­tions près, dont celle du poète «dub» Dread Litoko[3], per­son­ne n’exerçait ce genre de pra­tique ici. Com­ment sus­citer une amorce ? De prime abord nous nous sommes adressés à notre réseau naturel, c’est-à-dire quelques « lyri­cistes » intéres­sants de la scène rap, à qui nous avons, dans un pre­mier temps, sim­ple­ment sug­géré de délivr­er leurs textes a capel­la : Balo­ji, Pitcho, Man­za, l’Enfant Pavé, Noé­mi… Il faut avoir à l’esprit que pour ces jeunes MC’s[4] habitués à pos­er leurs rimes sur un lourd tapis de déci­bels, et devant un pub­lic élec­trisé bougeant la tête en rythme, il s’agissait d’une réelle prise de risque.

Enten­dre soudain ces textes dans le silence total, en a désem­paré plus d’un durant un moment, mais l’unanimité s’est rapi­de­ment faite autour de l’intense plaisir décou­vert in situ, du poids des mots, de l’impact de chaque vers, sur une assis­tance atten­tive, en con­tact direct avec cha­cune des pen­sées mis­es en voix en face à face.

Accrue par la nou­veauté, une réelle magie s’est instal­lée ce soir là, au creux de la Mai­son du Livre. Et cette magie-là fut le déclenche­ment d’un flux d’engouement qui coulerait durant plusieurs années.

Ce que je veux, sor­tir mes mots du plac­ard
Ce que je suis, un cas à part, par­mi d’autres cas à part…

…Tu veux ma part du ghet­to, je te la donne
Donne moi ma part du gâteau …

…Quand tu lèves les yeux, tu ne vois plus que des tours
Du coup on ne con­naît plus nos lim­ites
Parce qu’on ne voit plus le ciel / Nos p’tits frères nous imi­tent
Et du coup le mal se répand de manière expo­nen­tielle
(Pitcho)

Ce cou­plet est coupé à peau et à sang pour sceller mon sort de ressor­tis­sant. Encer­clé par les cir­cu­laires. Repli sécu­ri­taire et république bananière. Mais la dou­ble peine fait dou­ble emploi. C’est le son des repris de justesse. La terre promise ne tient plus ses promess­es…  (Balo­ji)

À la Mai­son du Livre, à la Mai­son du peu­ple de Saint Gilles, au cen­tre cul­turel J. Franck, au Botanique, dans divers cafés ou salles du réseau alter­natif, comme le Nova ou Recy­lart, dans des théâtres comme Océan Nord ou les Tan­neurs…, nos « slam ses­sions » se sont suc­cédées et mul­ti­pliées, drainant un pub­lic ent­hou­si­aste, très réac­t­if et nom­breux. Un incroy­able défer­lement, des plus éclec­tiques, y défi­lait sur scène. Même si le hip hop y restait fort présent, encour­ageant la fréquen­ta­tion par de nom­breux activistes et jeunes des quartiers, il ne s’agissait plus nulle­ment d’une scène rap sans DJ. D’ailleurs, au nom d’une volon­té explicite d’ouvrir le champ des esthé­tiques d’écriture et des univers de référence, nous avons invité des artistes venus d’horizons bien éloignés du hip hop. C’est ain­si que se sont pro­duits régulière­ment Daniel Hélin, per­son­nal­ité de la chan­son française venu du punk, Lau­rence Vielle, comé­di­enne du col­lec­tif de poésie féroce, ou Chris­tiane Mut­shimua­na, comé­di­enne égale­ment, Jah Mae Kan, con­teur, Fred­dy Masam­ba & Fresk, gri­ots afro-urbains, Claude Semal qui n’est plus à présen­ter, Maya Chau­vi­er (« Réc­i­tal Box­on »), Dread Litoko « poète full con­tact », Vagabond, le reg­gae­man, Théophile de Girault, « jeune homme en colère et inadap­té méthodique », Ted­dy et Gas­pard Herblot, funam­bules, jon­gleurs et human beat boxeurs…

Stric­to sen­su, la soirée slam « label­lisée », exige un déroule­ment pré­cis, avec inscrip­tions sur place, inter­ven­tions de max­i­mum 3 min­utes, procla­ma­tion d’un jury par le pub­lic et gag­nant en fin de ses­sion… Nous avons pris le par­ti très sou­ple de sim­ple­ment ouvrir la scène au plus grand nom­bre, sans con­trainte de temps ni con­cours, et de chaque fois inviter nom­mé­ment quelques têtes en plus du micro ouvert, afin de garan­tir un niveau général mais aus­si d’accentuer la diver­sité. Ce choix fut heureux car il a per­mis l’impulsion d’une cer­taine exi­gence et un ray­on­nement bien au delà des cer­cles d’initiés, dont le retour n’a pas tardé à nous par­venir.

Ces soirées, tru­cu­lentes et chaleureuses, s’étiraient en vrais marathons de paroles. Des heures de textes et de textes, et, non sans éton­nement de notre part, d’attention soutenue de la part de ce pub­lic, majori­taire­ment jeune et habituelle­ment indis­ci­pliné. L’assistance se révélait à la fois actrice et spec­ta­trice, non seule­ment par accla­ma­tions et com­men­taires à haute voix, mais aus­si parce que les slameurs pas­saient directe­ment de la salle à la scène et inverse­ment. À la barre de ce manège déjan­té, offi­ci­ait un mon­sieur loy­al très démoc­ra­tique, qui ne se pri­vait pas d’intervenir pour pimenter l’événement de ses pro­pres ver­sets. Pour mémoire et à titre grat­i­fi­ant, on notera qu’outre une série d’artistes hip hop très en vue depuis, comme James Deano, Balo­ji, Pitcho ou Man­za…, la cap­i­tale belge a eu le priv­ilège d’assister à quelques per­for­mances d’artistes français remar­quables. Abd’Al Malik par exem­ple, à l’époque où il pré­parait son CD Gibral­tar, a con­fié au jour­nal Le Soir, que son idée de pass­er du rap d’N.A.P. à une forme de décla­ma­tion libre et affranchie des codes, lui est venue lors d’une de nos ses­sions aux Nuits Botanique (« Brus­sels Slam Project »), au cours de laque­lle il s’est –prudem­ment, et à notre demande – essayé à une décla­ma­tion a capel­la. Cer­tains ont lais­sé un sou­venir très fort comme D’ de Kabal à la voix métallique et incan­ta­toire, Félix Jousserand, au verbe acide sul­furé, D’Giz, ou le poète rock Nada… On le com­prend, il ne s’agissait pas d’un style ou d’une esthé­tique défi­nis, si ce n’est le coté anti­a­cadémique, proféra­teur et, bien enten­du, l’écriture typ­ique­ment con­stru­ite pour la per­for­mance de scène. La majorité y préférait la métrique et la rime, cer­tains la prose libre. Mais tous les textes con­te­naient une forme de musi­cal­ité, voy­ageant tous azimut entre nar­ra­tion urbaine, ironie comique, spleen post mod­erne, vague à l’âme de ban­lieue, pam­phlet social – ou anti­so­cial –, refrains funky fresh ou jour­nal intime…

Mais finale­ment, il s’agissait avant tout d’un espace de ren­con­tre, d’expression libre et de prise de parole véhé­mente, en phase avec l’urgence du moment.

*

A par­tir de 2005–2006, le slam a décol­lé dans nos provinces, tan­dis qu’à Brux­elles, des lieux comme le Théâtre de la Vie, l’Espace Magh ou Brus­lam allaient pren­dre le relais, diver­si­fi­ant tant les espaces que les styles des ses­sions. La Zone et l’Aquilone à Liège, La Mai­son Folie de Mons et le col­lec­tif Envies puis d’autres, à Namur, Niv­elles, Lou­vain la Neuve… ont ouvert de nou­veaux espaces de parole. Un cham­pi­onnat de Bel­gique (bilingue donc !) fut même organ­isé, à l’initiative du jeune poète néer­lan­do­phone, Xavier Roe­lens ; la finale en a eu lieu au Beurss­chouw­burg. Un peu partout dans le pays, les slam ses­sions se sont mul­ti­pliées, dessi­nant un réseau dynamique et con­vivial. Il cristalli­sait une généra­tion et un milieu nou­veaux, attirés par le verbe mais renouant par ailleurs avec des poètes « anciens », comme ce fut le cas avec Dominique Mas­saut, qui joua un rôle impor­tant dans ce domaine pour la région lié­geoise[5].

Cette péri­ode est aus­si celle où soudain le « grand pub­lic » a décou­vert le slam, via des fig­ures très médi­atisées comme celle de Grand Corps Malade. De nom­breux opéra­teurs du réseau cul­turel s’y sont intéressés, et des parte­nar­i­ats se sont ouverts avec plusieurs cen­tres cul­turels de la Com­mu­nauté française, ain­si qu’avec les pou­voirs publics. Les deman­des d’ateliers dans les écoles, de la part des profs de français, ou dans divers­es insti­tu­tions socio-cul­turelles ont com­mencé à affluer, non sans ques­tions dans notre esprit. Car on assis­tait là par­fois à une dérive vers le for­matage et les bons sen­ti­ments, voire à une pure récupéra­tion pour gag­n­er du crédit auprès des jeunes.

Il reste que, out­re un nou­veau ter­rain de forte créa­tiv­ité et de riche vie cul­turelle, plusieurs per­son­nal­ités très fortes, en écri­t­ure et en décla­ma­tion, ont pu se révéler, puis se faire con­naître grâce à la scène slam.

…puis soudain le jour arrive perce l’obscurité ras­sur­ante qui jusqu’il y a peu les berçait /et les regards se per­dent comme la magie qu’on aurait enfan­tée par mégarde / on s’en rend compte alors on se dit au revoir ou à plus tard on s’invente une excuse, un truc à faire, pour pren­dre con­gé / On cherche ses clés et on s’affaire tant bien que mal à essay­er de se sou­venir où on a bien pu encore bor­del de merde s’égarer (M.C. Vol au Vent)

J’incarne ce que craint l’homme seul, refu­sant de voir ce qu’il est ce qu’il aime ce qu’il hait / Je suis le moment prop­ice à toutes les ges­ta­tions / Je suis la nuit glacée et humide au lende­main de Noël / Où l’on réalise que 365 jours nous sépar­ent des prochaines fes­tiv­ités (Youness Mernissi)

Spoken word « à la française »…

De notre coté cepen­dant, au bout de quelques 6 ou 7 ans de slam, nous avons ressen­ti une cer­taine las­si­tude sous l’effet de red­ites, ain­si qu’une impres­sion d’exiguïté face au principe exclusif d’a capel­la. Les stars du genre à l’étranger (de Saul Williams aux USA à Grand Corps Malade ou Abd Al Malik à Paris) ont d’ailleurs été lit­térale­ment hap­pées par la musique pour accom­pa­g­n­er leurs textes. Mais s’il est vrai qu’un CD ou un « spec­ta­cle » a cap­pel­la, n’aurait que peu de chance de dif­fu­sion, la re-décou­verte de la musique comme appui pour un texte allait per­me­t­tre à l’écriture urbaine de rebondir et à Lezarts Urbains d’ouvrir un nou­veau chantier.

En 2008, à l’occasion d’un de nos fes­ti­vals au Botanique, nous avons pro­posé à une dizaine de slameurs, une expéri­ence de ren­con­tre scénique avec des musi­ciens. Cer­tains s’y étaient d’ailleurs essayés spon­tané­ment depuis quelques temps, comme Dan T par exem­ple, ou Mochélan. Par par­en­thèse, il n’est sans doute pas anodin de con­stater que dans la même péri­ode, plusieurs rappeurs, comme Balo­ji et Akro (ex Starflam), ou Gand­hi, ont util­isé des musi­ciens live comme un des ingré­di­ents de leur suc­cès.

Accom­pa­g­nés sur les planch­es et en stu­dio par des instru­men­tistes venus du jazz, du rock, de la musique africaine, du fla­men­co, ou de l’électro, tous ces poètes ou paroliers ouvraient ain­si un livret sup­plé­men­taire pour l’écriture dite urbaine, désor­mais affranchie des codes ado­les­cents. Mochélan, Veence Hanao, Carl, Ed Wydee, Makyzard… sont quelques-unes des per­son­nal­ités les plus mar­quantes de ces dernières années dans ce courant en Bel­gique fran­coph­o­ne. Elles ont été large­ment adop­tées, tant par les pro­gram­ma­teurs les plus poin­tus, que par un pub­lic de plus en plus large. On assis­tait là en quelque sorte à la résur­gence d’un genre ancien, le spo­ken word, cette forme passée à l’arrière plan, mais pour­tant tou­jours bien vivante, inci­sive et par­faite­ment adap­tée à la péri­ode, en ter­mes de lib­erté de codes et d’intensité de présence.

On croit qu’on maîtrise le feu / On souf­fle sur les brais­es / On lui chu­chote des his­toires, des mots qui bercent / Face à ses flammes maîtress­es de l’art du faire mal / je leur par­le dans les yeux sans cacher mes cartes / je n’ai pas peur de leur taille, encore moins de leur force / je leur par­le dans les yeux sans cacher mes larmes, sans cachet je m’évade / Je m’évade et me vide et n’y vois plus que des couleurs vives / Je mets de coté les ternes et les fades, c’est le vide je m’évade (Ed Wydee)

Généra­tion talon d’Achille tous dés-spee[6]
Que la vie nous ren­force dans le sprint avant l’entorse
Généra­tion du fond d’la classe du décrochage et des prob­lèmes de garde
Généra­tion des illicites sub­stances, des petits délires en boire
Des gyrophares et des virées qui finis­sent aux urgences
On voltige entre le bien et le mal, la descente est raide du rêve au réel, on a du rater la marche / Généra­tion dont l’occident méri­tait l’héritage
(Veence Hanao)

Ce champ nou­veau per­me­t­tait d’élargir l’audience et de con­t­a­min­er de nou­veaux relais sen­si­bles à l’écriture portée sur scène, décli­nant sur un autre mode, ce même désir puis­sant d’interpellation stylée et d’échange sur la place publique. Il s’agissait bien de la flo­rai­son récente de racines anci­ennes, encore vigoureuses, évo­quées au début de ce texte, et dont les pre­mières envolées fébriles furent sig­nalées dans les bars enfumés des années 60.

Afin d’être com­plets sur ce tour d’horizon, il nous parait cepen­dant impor­tant de re-men­tion­ner l’effet du rap et de la cul­ture hip hop, comme l’énergie cen­trale qui a redy­namisé ce flux d’écriture. S’il n’est pas inutile de rap­pel­er que de nom­breux slameurs ont été MC’s, il nous parait impor­tant de rap­pel­er égale­ment que mal­gré sa mau­vaise image et les préjugés tenaces, le rap reste un creuset priv­ilégié pour de nom­breux pas­sion­nés de la plume, poètes, agi­ta­teurs ou rédac­teurs sauvages de tous poils.

J’ai ren­con­tré le rap au cré­pus­cule des songes,
Suf­fit que l’équilibre flanche et le funam­bule plonge.
Vis­age anonyme par­mi tant d’autres
le pire de mes cauchemars est le rêve de ceux qui m’ennuient.
J’ai gran­di sans nuire, cen­surant mes états de manque
j’crevais pas de faim,
j’rêvais pas de luxe
j’ai pas braqué une banque, j’ai plutôt traqué le temps
la rage de con­stru­ire, vis­ité mes tré­fonds pour y crois­er mon style
(Dan T)

Ma vie ne se résume pas à un cou­plet
Cherche pas d’happy end dans mes pam­phlets
Plus de cadavres que de cadeaux sous le sapin
J’crois plus au père Noël, il m’a dit « c’est com­bi­en ? »
(Nina Miski­na)

Et si désor­mais cer­tains passent de la scène à la page, ou du rap au théâtre, c’est qu’il s’agit bien d’un tout aux mille facettes qu’on appelle créa­tion…

N’ayez nulle crainte, je ne me recy­cle pas du rap vers l’écriture pro­pre­ment dite, puisque je préfère rester rap dans l’écriture sale­ment faite, encore et tou­jours, je fais cela par goût du risque, un peu comme du temps où je foutais le bor­del sur les murs (Man­za, Pen­sées en vrac)

Pour toutes ces raisons, nous avons con­sid­éré comme essen­tiel de pren­dre en compte et de val­oris­er à leur juste mesure ces 3 formes de décli­nai­son des écri­t­ures et paroles urbaines :

Slam, spo­ken word et rap.

Appelle ça slam, rap ou poésie
Moi ce que je sais
c’est que ça m’aide à sor­tir ma peau d’ici
(Pitcho)

Un nouveau catalyseur, les prix Paroles urbaines

En 2010, une nou­velle impul­sion vient cette fois-ci « d’en haut ». Au Min­istère de la Cul­ture, une idée com­mence à ger­mer : créer un nou­veau prix lit­téraire pour les écri­t­ures urbaines – comme il en déjà existe pour la poésie, le roman, le théâtre. L’enjeu est de taille. Les écri­t­ures urbaines, sou­vent can­ton­nées dans la sphère socio­cul­turelle, jouiraient enfin, après dix années de pra­tique en Bel­gique, d’une recon­nais­sance insti­tu­tion­nelle. Ce chemin n’est pas sans rap­pel­er celui de la danse urbaine pour se faire recon­naître dans le champ de la danse con­tem­po­raine, ou le street art dans celui des arts plas­tiques. Le moment parait adéquat.

Le Min­istère con­tacte l’asbl Lezarts Urbains pour réfléchir au pro­jet et met­tre en place un réseau. Nous accep­tons de porter l’initiative car les artistes jouiront alors d’un réel coup de pro­jecteur et de moyens sup­plé­men­taires. Mais plusieurs ques­tions se posent à nous. Com­ment met­tre en valeur les per­son­nal­ités les plus promet­teuses sans cass­er la dynamique résol­u­ment « démoc­ra­tique » du mou­ve­ment ? Com­ment éviter les pièges d’une insti­tu­tion­nal­i­sa­tion mal digérée, qui ne val­oris­erait que la part la plus « poli­tique­ment cor­recte » de ces écri­t­ures ? Nous pro­posons trois amé­nage­ments qui nous parais­sent essen­tiels. D’abord, que les artistes soient jugés sur une presta­tion scénique lors d’un événe­ment fédéra­teur. Deux­ième­ment, que les jurys soient con­sti­tués à la fois d’artistes-performeurs au sein des cul­tures urbaines, de mem­bres du milieu lit­téraire qui con­nais­sent et appré­cient ces écri­t­ures et aus­si d’organisateurs de ter­rain qui for­ment le réseau. Troisième requête, que les prix Paroles urbaines se divisent en trois caté­gories bien dis­tinctes : slam, spo­ken word et rap. En don­nant une place à l’écriture rap en tant que telle, on libérait le slam de la con­fu­sion qui rég­nait, per­me­t­tant à la scène slam de se présen­ter telle qu’elle est : diver­si­fiée et poly­mor­phe. La créa­tion d’une caté­gorie écri­t­ure rap per­met une plongée dans les pro­fondeurs des villes, là où l’on n’attend pas for­cé­ment que l’écriture émerge ; et si la pêche est bonne, de revenir avec des paroles fortes.

En 2011, les pre­mières sélec­tions com­men­cent, pour nom­mer les « demi-final­istes ». La présence dans le jury de D’ de Kab­bal, rappeur et poète édité en France, et du dra­maturge Serge Kribus, ama­teur depuis tou­jours des cul­tures urbaines, con­tribue au ray­on­nement du jury. La demi-finale slam est organ­isée au Théâtre de la Vie qui réu­nit 13 slameurs de toute la Bel­gique fran­coph­o­ne. La salle est comble et le verbe fuse, même si cer­tains artistes, peu habitués aux tournois, sont vis­i­ble­ment sous pres­sion. Ce soir-là les artistes lié­geois bril­lent par­ti­c­ulière­ment. Au final, Youness, Man­za (de Brux­elles), l’Ami ter­rien et MC Volau­vent (de Liège) sont présélec­tion­nés. Notons que tous sont des activistes de longue date ; MC Volau­vent le plus «hip-hop des poètes punk » offi­cie régulière­ment à Liège, Youness est déjà dou­ble cham­pi­on de slam de Bel­gique, Man­za, transfuge du rap qui s’est tou­jours intéressé à l’écriture en tant que telle, fait par­tie de l’équipe des Poètes de la Ville ini­tié par l’auteur David Van Rey­brouck à Brux­elles. Mais, c’est l’Ami Ter­rien qui rem­portera le pre­mier prix Paroles urbaines, caté­gorie slam. Cet activiste lié­geois, issu d’une famille de musi­ciens développe une écri­t­ure proche des songs à la Brecht, avec une réelle con­science sociale et l’humour en prime : « Et rage au ven­tre en rue marchande, où la joie passe pour la folie, mes mots devi­en­nent des sif­fle­ments dans l’entrechoquement des cad­dies. J’aime les chiens libres et quand bat la peau ten­due quand on s’enivre du son des cuiv­res des corps qui déchaî­nent leur tenue. »

Six jours plus tard c’est la finale au Botanique, devant un pub­lic de trois cents per­son­nes, atten­tif, famil­ial et bigar­ré. Pen­dant trois heures, les presta­tions slam, spo­ken word et rap –dont un texte a cap­pel­la – se suc­cè­dent à un rythme soutenu. Alors que les final­istes se con­fron­tent sur scène, le jury débat, les représen­tants des cul­tures urbaines et de la lit­téra­ture échangent leurs critères, leurs ressen­tis avec beau­coup d’écoute : une langue com­mune se met en place. À l’issue des débats, le coup de cœur du jury va à Mochélan (primé en spo­ken word). Ce grand gars à la plume acérée et au charisme évi­dent met, en deux textes, tout le monde d’accord. Il pro­pose un mélange inédit entre protest song énergique, spo­ken word et rap décom­plexé. Avec cet artiste car­o­lo, c’est tout l’imaginaire du Pays Noir qui jail­lit sur scène : « On a une ville d’ouvriers, des gars courageux et francs, une ville qui encaisse les coups et, qui les rend. On dit que dans notre ville il n’y a que des têtes creuses et des braque­urs moi j’y vois une pop­u­lasse mal­heureuse qu’on a lais­sé dans sa noirceur ». Mochélan enchaîn­era ensuite scènes, spec­ta­cles, raflant prix sur prix. Il adaptera ses textes au théâtre dans son spec­ta­cle Nés les poumons noirs (tournée en Avi­gnon et bien­tôt au Théâtre nation­al à Brux­elles).

Côté écri­t­ure rap c’est Nina Miski­na, MC brux­el­loise d’origine con­go­laise, qui emporte la mise. Avec elle, on est assurés que les prix ne tombent pas dans le mièvre. Sa poésie, rude, âpre comme son vécu bor­der­line, tape fort : « je braque la plume du poète et je chante sale­ment » lance-t-elle d’emblée. C’est la réal­ité de filles africaines attirées par la métro­pole qu’elle racon­te. Pros­ti­tu­tion, alcool, sida, Nina met des mots sur les maux : « Con­nais tu ce silence qu’on appelle la mort, quand les mots ne sont plus, je présente mon corps. Mea Cul­pa à celle qui m’a vu naître / pen­sant qu’on ver­rait mon nom der­rière doc­teur ou maître. / J’ai choisi une voix plus sui­cidaire / Mais le pire serait de par­tir de ce monde en colère. » Repérée, lors du prix, pour son charisme hors norme, elle entam­era une car­rière théâ­trale à Paris, écrira pour d’autres artistes de scène, elle sor­ti­ra son pre­mier CD, ani­mera bien­tôt des ate­liers d’écriture dans tous milieux.

Les final­istes des prix Paroles urbaines reçoivent de l’argent, mais aus­si des scènes, des rési­dences de créa­tion, des accom­pa­g­ne­ments d’artistes via un réseau que Lezarts urbains a mis en place.

lauréats prix paroles urbaines

Les lau­réats des prix Paroles Urbaines : Carl Rossens, Joy et Toni­no (de g. à dr.)

En 2013, une nou­velle édi­tion des prix, désor­mais bisan­nuels, s’annonce. On espère un pal­marès aus­si intéres­sant qu’en 2011. Après une demi-finale assez hal­lu­cinée – un slameur se met lit­térale­ment nu, un autre évo­quera des « Prix qui blessent » tout en par­tic­i­pant à la sélec­tion –, la finale s’organise au Botanique. C’est Toni­no en rap, Carl Rossens en spo­ken word et Joy en slam qui tirent, cette année-là, leur épin­gle du jeu. Carl Roosens mar­que les esprits par sa poésie douloureuse et inclass­able scan­dée sur des beat d’électro : « Le vent glacé m’enserre les cheville m’encercle le crâne comme une couronne de fer froid ». Quelques semaines après, Carl prou­ve qu’il maîtrise par­faite­ment son art, avec un album Sur la paroi de ton ven­tre recon­nu par la cri­tique. Toni­no et Joy témoignent d’une nou­velle généra­tion, qui don­nera sans doute dans les années à venir des pro­duc­tions très intéres­santes : Toni­no a déjà pro­duit en 2013 l’album Les yeux en face des trous de très bonne fac­ture ; Joy a, depuis la remise des prix, fait une série de scènes et sa présence comme sa plume scénique se ren­for­cent con­stam­ment.

Au final, on voit le chemin par­cou­ru depuis dix ans pour les écri­t­ures urbaines. Il y a beau­coup de pas­sion, de débat, autour de ces formes mais aus­si beau­coup de mécon­nais­sance. Cer­tains encensent les écri­t­ures urbaines pour de mau­vais­es raisons – opéra­teurs à l’affût de tout ce qui est nou­veau, sexy, vendeur, jeune, et qui trou­veront bien­tôt d’autres marottes –, d’autres les dén­i­grent pour de mau­vais­es raisons – con­damna­tion d’un genre entier par a pri­ori, méfi­ance envers le pop­u­laire, goût de l’entre soi. Mais pour sen­tir réelle­ment ces écri­t­ures, il faut faire l’expérience des scènes, petites ou grandes, des micros ouverts débridés, des événe­ments fédéra­teurs où la chair vive de cette parole émerge. Et si tous n’ont pas le même charisme, la même exi­gence, la même force, on peut affirmer qu’il existe en Bel­gique fran­coph­o­ne une généra­tion d’artistes bril­lants – poètes-per­formeurs issus des scènes urbaines – qui con­courent, au même titre que tous les tra­vailleurs du verbe, au chant du monde actuel.

Rosa Gas­quet et Alain Lapi­ow­er


Références

Sur les origines, la scène américaine

  • The Spo­ken Word Rev­o­lu­tion : Slam, hip-hop, the poet­ry of a new gen­er­a­tion, Mark Eleveld, Paper­back, 2005 et 2007. Livre con­tenant un CD.
  • Slam Nation, doc­u­men­taire de Paul Devlin (1998).
  • Slam, fic­tion de Marc Levin (1998).

Belgique francophone

  • Zone slam, vol­ume 1. Sous la direc­tion de Dominique Mas­saut, 2011, l’Arbre à Paroles. Ouvrage com­plet sur l’expérience de la scène slam à Liège, avec textes d’introduction, entre­tiens, biogra­phies, poèmes, pho­tos des prin­ci­paux acteurs de la scène slam à Liège.
  • Heroïde Funèbre à Semi­ra Adamu, Jah Mae Kân, Tétras-Lyre, Col­lec­tif Let­trim­age, 2002.
  • Poé­tique­ment cor­rect, Youness Mernissi, Edi­tions Mael­ström, Book­leg n° 97, 2013.
  • La paroi de ton ven­tre, Carl et les hommes boites, Hump­ty Dump­ty Records/Pias, 2013.
  • Auguste, Edwydee, E. P 4 titres et une his­toire, Livre/CD, 2013.
  • Mon corps t’exprime, Mochélan, Lezarts-Urbains, PAC de Charleroi, 2011.
  • Ver­sus, Igloo Records févri­er 2013.
  • Aux âmes etc., L’Ami ter­rien, une prod du col­lec­tif du lionhomerecords.be, 2011
  • Loweina lau­rae, Veence Hanao, autoproduction/ARE Music 2013.
  • RDVAF, Pitcho, Skinfama, 2013.
  • Hotel impala, Balo­ji, EMI, 2010.
  • Kin­shasa suc­cur­sale, Balo­ji, auto pro­duc­tion, 2010.
  • Désor­dre, Nina Miski­na, E.P 5 titres, auto­pro­duc­tion.
  • Les Yeux en face des trous, Toni­no, 2013.
  • Jail house Rap, film de Nime­tul­la Par­laku, expéri­ence d’un ate­lier slam et rap à la prison d’Ittre. Pro­duc­tion Lezarts Urbains, Cul­ture et Démoc­ra­tie, 2007.

[1] On désigne par le mot “urbain”, les formes nées dans les quartiers de relé­ga­tion, comme la cul­ture hip hop, le reg­gae… Par la suite ce courant s’est large­ment enrichi et diver­si­fié.
[2] Jusqu’en 2004, l’association s’appelait «Fon­da­tion Jacques Gueux».
[3] Ce poète brux­el­lois avait pra­tiqué dès les années ’90, le « dub » cette forme de texte posé sur la musique reg­gae.
[4] Lit­térale­ment, Maître de Céré­monie, par exten­sion « rappeur ».
[5] Voir le livre très com­plet de Dominique Mas­saut sur le slam à Liège : Zone slam, édi­tions de l’Arbre à Paroles, 2011.
[6] Dés-spee : speedés en ver­lan.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°180 (2014)