André Stas, Entre les poires et les faux mages

Une folie littéraire

André STAS, Entre les poires et les faux mages, édi­tions des Cen­dres, 2008

stas entre les poires et les faux magesD’où ça sort? Voici quelques années, Jean-Bernard Pouy lança aux édi­tions Baleine une série poli­cière sur le mod­èle du Poulpe, dont chaque épisode était con­fié à un auteur dif­férent. Son héros, Pierre de Gon­dol, le plus petit libraire de Paris», s’y voy­ait con­fi­er par sa clien­tèle restreinte mais fidèle des enquêtes «dans le milieu inter­lope des textes». De livre en livre, notre «détec­tive de l’Écrit, pre­mier privé de l’his­toire lit­téraire» exerça sa sagac­ité sur les oeu­vres de Jim Thomp­son, Jules Verne, Rim­baud, Rous­sel, Perec, Léo Malet, Beck­ett et quelques autres. Huit épisodes parurent. Le neu­vième, Entre les poires et les faux mages, allait être pub­lié lorsque l’édi­teur fut con­traint de fer­mer bou­tique. Le voici exhumé du tiroir à mal­ices d’An­dré Stas par les bons soins des édi­tions des Cen­dres, dont il faut saluer et l’ini­tia­tive et le goût par­fait en matière de papi­er et de typogra­phie.

Qu’est-ce que ça racon­te? L’in­trigue-pré­texte tient sur une feuille de papi­er à cig­a­rette. Dans sa petite échoppe, Pierre de Gon­dol pré­pare son prochain cat­a­logue de curiosités lit­téraires, dans lequel une émule de Minou Drou­et voi­sine divers théolo­giens frap­padingues coupeurs de sexe des anges en qua­tre. Un vieil éru­dit bib­lio­phile et un marc­hand de vins, plus occupé à boire son stock qu’à le ven­dre, fomentent un can­u­lar épis­to­laire à haut indice d’ob­scénité pour se venger d’une fro­magère acar­iâtre. Autour d’eux s’af­faire, dans un Paris de pure con­ven­tion, une gale-rie de per­son­nages pit­toresques, aux airs de film français des années trente (voyez leurs noms : Fagot, Del­col, Laber­lue ou Car­rousse). Et, comme dans son Grand Kar­maval, Stas adopte une con­struc­tion poly­phonique procé­dant par cour­tes séquences autonomes, où cha­cun à son tour assume la nar­ra­tion.

À quoi ça ressem­ble? À une par­o­die des Enfants du limon de Que­neau, qui fai­sait pareille­ment se crois­er une dizaine de per­son­nages liés à leur insu les uns aux autres, et panachait le tout avec une enquête sur les fous lit­téraires, agré­men­tée de morceaux choi­sis. Sauf qu’i­ci, c’est le texte lui-même qui sem­ble atteint de folie lit­téraire, de calem­bourite galopante et de fièvre pas­ticheuse. Entre les poires et les faux mages est en effet truf­fé, far­ci, dévoré même, de cita­tions réelles ou truquées, de plaisan­ter­ies potach­es, de jeux de mots sub­tils ou navrants et d’al­lu­sions pour hap­py few («Jaune, qu’ai-je?», s’ex­clame un per­son­nage atteint d’ic­tère, et com­bi­en de lecteurs hexag­o­naux iden­ti­fieront le sage Li-Zen?). Les pas­tich­es hénau­rmes se suc­cè­dent, où le bib­lio­phage qu’est Stas donne libre cours à son pen­chant per­vers pour le troisième ray­on et la lit­téra­ture inepte. Il flotte là-dessus comme un par­fum de Paul Mas­son, dit Lemice-Ter­rieux, extra­or­di­naire mys­tifi­ca­teur de la Belle Époque, très admiré de notre auteur, qui étab­lis­sait des fich­es d’ou­vrages imag­i­naires lorsqu’il tra­vail­lait au cat­a­logue de la Bib­lio­thèque nationale.

Même si Stas déclare in fine s’être allè­gre­ment payé la fiole du lecteur, l’a­ma­teur de polars regret­tera mal­gré tout que le livre soit dépourvu d’in­trigue crim­inelle, aus­si min­i­male ou par­o­dique soit-elle, qui aurait impliqué sa rib­am­belle de per­son­nages et leurs recherch­es bib­li­ographiques — d’où il s’en­suit une sen­sa­tion de piétine­ment dans le dernier tiers. Un gouleyant pas­tiche (L’in­specteur Bal­beur con­tre For­mol l’in­sai­siss­able) prou­ve que notre homme aurait été tout à fait capa­ble de réus­sir quelque chose de bien saig­nant en la matière, dans le genre feuil­letonesque à la Fu-Manchu. Le friand d’ovni lit­téraires sera pour sa part à la fête, et se dira que Stas aurait pu, dans une vie par­al­lèle, être le nègre d’à peu près tout le monde, de Peter Cheyney à Thérèse d’Av­i­la en pas­sant par les pornographes anonymes du Sec­ond Empire, et con­fec­tion­ner pour cha­cun du cousu main plus vrai que nature. À déguster à petites lam­pées, entre la poire et le fro­mage, comme le Mer­curey qu’af­fec­tionne Pierre de Gon­dol. Vos proches vous enten­dront vous esclaf­fer tout seul, depuis la pièce d’à côté.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)