Marie-Ève Sténuit, Le bataillon des bronzes

L’union fait la force

Marie-Ève STÉNUIT, Le batail­lon des bronzes, Cas­tor astral, coll. « Escales des Let­tres », 2008

stenuit le bataillon des bronzes23 heures 59 min­utes, vous vous baladez sur la Grand place de Brux­elles, par une belle nuit d’été. Vous ne le savez pas encore mais, dans quelques sec­on­des, vos mem­bres vont s’en­gour­dir, vous allez vous absen­ter du réel pour une sec­onde qui pour­rait dur­er une éter­nité. Vous ne ver­rez pas Gode­froid de Bouil­lon élancer son destri­er sur la place encom­brée d’hu­mains figés et effectuer vic­to­rieuse­ment un éprou­vant gymkhana avant de remon­ter la colline au grand galop par la rue de l’In­fante Isabelle… Partout dans la ville, les humains sont devenus sourds, aveu­gles et par­a­ly­tiques à ce moment pré­cis. À leur réveil, ils ne se sou­vien­dront de rien. Mais, quel est ce «rien», cet instant mag­ique, cette étrange aven­ture? C’est un secret que nous livre Marie-Ève Sté­nu­it dans un con­te fan­tas­tique paru au Cas­tor Astral, dans la col­lec­tion Escale des let­tres, Le batail­lon des bronzes.

Tout peut arriv­er lorsque, la douz­ième heure du jour ou de la nuit venue, à minu­it ou à midi, le jacque­mart du car­il­lon de l’hor­loge sise au pied du Mont des Arts frappe les douze coups sur un bour­don de plus de mille sept cent cinquante kilo­grammes. Si, à cet instant pré­cis, avant que le bour­geois de bronze ne fasse sor­tir les douze fig­urines peintes qui représente chaque heure, Brux­elles est en dan­ger, un phénomène mag­ique a lieu : les stat­ues pren­nent vie pour sauver la ville. À midi, les stat­ues de pierre met­tent tout en œuvre pour vain­cre l’en­ne­mi; à mi-nuit, ce sont les stat­ues de bronze qui défend­ent la cité. En 149 pages peu­plées d’une dizaine de dessins de Chris De Beck­er, Marie-Ève Sté­nu­it nous con­te com­ment le roi Albert Ier, dit le roi-cheva­lier, envoie une arma­da de pigeons porter un mes­sage aux per­son­nages clés de l’his­toire de la ville pour sor­tir Brux­elles du pétrin. Ain­si rassem­blés, Thyl Ulen­spiegel et Nele, Man­neken Pis, Ever­ard’t Ser­claes, Gode­froid de Bouil­lon et l’Homme de l’At­lantide par­courent la ville en une véri­ta­ble croisade sal­va­trice. Très amu­sant : le croise­ment des lan­gages retrace l’évo­lu­tion de la langue française et la rhé­torique de cha­cun est savoureuse. Albert Ier emploie bien évidem­ment l’emphase royale d’usage : «Mes chers com­pa­tri­otes, je n’i­rai pas par qua­tre chemins. […] Il s’ag­it, je le crains, de la plus ter­ri­ble men­ace qui ait jamais pesé sur la cité.» Et Gode­froid de Bouil­lon de répon­dre : «Sire, point encore ne nous avez révélé con­tre quel enne­mi nous allons guer­roy­er.» Les vis­i­teurs sont passés par là! Imag­inez donc le franc-par­ler de Thyl, de Man­neken Pis, de Nele, les bor­bo­rygmes de ‘t Ser­claes à la langue coupée, con­fron­té au très mod­erne Homme de l’At­lantide — «Le roi Albert m’a appelé. J’me pointe. J’dis jamais non à un pote. Point barre.»

Grâce au batail­lon des bronzes, l’écrivaine nous fait décou­vrir les exploits de cha­cun au cours des siè­cles sans que l’évo­ca­tion ne devi­enne jamais pesante. Nous apprenons égale­ment pas mal de choses sur la créa­tion des stat­ues. Nous ne dirons rien sur l’en­ne­mi, ni sur la stratégie du batail­lon, ni sur la vic­toire finale. À vous de les décou­vrir. Vous savez juste qu’en­suite la vie est rede­v­enue nor­male à Brux­elles et que vous avez repris vos déam­bu­la­tions sans vous ren­dre compte qu’une sec­onde avait duré bien plus que de rai­son…

Marie-Ève Sté­nu­it est his­to­ri­enne de l’art et archéo­logue, elle vit à Brux­elles entre deux péri­odes de fouilles. Elle a déjà pub­lié deux romans au Cas­tor Astral, Les frères Y et La veuve du gou­verneur.

Cette parabole urbaine met en scène la peur de l’in­con­nu et les ver­tus de la diver­sité, la com­plé­men­tar­ité des gen­res et des cul­tures dans un style très agréable à lire. On vous recom­mande ce con­te fan­tas­tique tant pour la décou­verte con­trastée de tous ces univers que pour la fan­taisie de l’écri­t­ure.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)