Jacques Sternberg, 300 contes pour solde de tout compte

Certaines étoiles rient jaune

Jacques STERNBERG300 con­tes pour sol­de de tout compte, Les Belles Let­tres, 2002

sternberg 300 contes pour solde de tous comptesEn ces temps où le roman réaf­firme son hégé­monie sur toutes les autres formes de réc­it, il est curieux de se trou­ver plongé dans un livre de con­tes. En ces temps où le livre de 120 pages, util­is­able et jetable à souhait, s’im­pose peu à peu comme la norme, il est de bon ton de sou­rire en con­statant l’é­pais­seur du nou­veau recueil de Jacques Stern­berg. Que le lecteur n’en fasse rien ! Au con­traire, qu’il le garde en réserve, son sourire, il en aura besoin tout au long de ce livre, pour ne pas som­br­er dans la désil­lu­sion. Ses appréhen­sions de con­som­ma­teur s’é­vanouiront, dès les pre­mières pages, lorsqu’il con­stat­era qu’à cha­cune d’elles cor­re­spond un et un seul con­te, et que ce dernier par­fois ne fait pas plus de deux lignes. Qu’il ne coure pas, qu’il attende encore, car c’est lente­ment qu’il lui con­vien­dra de savour­er ces réc­its dans lesquels le trait d’e­sprit éclipse les per­sonnages, et la for­mule lap­idaire les longues descrip­tions. Il pour­ra d’ailleurs piocher dans ces quelque trois cents pages, et laiss­er reten­tir dans l’é­ter­nité du silence quelque phrase assas­sine, puisque ces con­tes par­fois sont si brefs qu’ils se font apho­rismes : là où même le sujet s’éteint pour laiss­er libre cours à l’ex­cla­ma­tion.

Ce n’est cer­taine­ment pas un coup d’es­sai pour ce maître de l’his­toire brève qu’est Jacques Stern­berg : les inédits de 300 con­tes pour sol­de de tout compte, enrichissent un cap­i­tal de pas moins de 1 500 réc­its brefs pub­liés. Classés suiv­ant l’or­dre alphabé­tique des titres, ils s’en­chaî­nent cepen­dant rapi­dement, et si l’un par­fois est plus réus­si que l’autre, aucun ne cède sur cette exception­nelle con­ci­sion qui génère la pureté des per­les. S’y mélan­gent des thèmes aus­si divers que les guer­res, la per­sé­cu­tion des Juifs, l’ab­sur­dité de la civil­i­sa­tion, la folie auto­destructrice de l’hu­main dans sa course à la tech­nique, l’in­ter­ro­ga­tion sur l’in­fi­ni du néant qu’est la mort, la pol­lu­tion de la pla­nète, sans oubli­er le sexe féminin — l’au­teur, dans ce dernier domaine, ne parvient pas tou­jours à tenir le juste équili­bre entre la cru­dité et l’éro­tisme, d’où la désagréable sen­sa­tion de mau­vais goût qui en émane. Le tout y est envis­agé sous l’an­gle d’une pen­sée tran­chante où le dés­abusé, loin d’être néga­tif, rem­plit un rôle pro­duc­tif par rap­port à la pen­sée, si bien que ce recueil ressemble—peut-être mal­gré lui — à une fab­rique de sagesse qui, au désen­chante­ment que pro­cure inévitable­ment la con­tem­pla­tion du monde humain, répond par un gigan­tesque rire jaune.

Sagesse qu’une angoisse domine, celle de la mort. Qu’on me per­me­tte la preuve par l’ab­surde. A un nazi qui lui demande pour­quoi il ne porte pas l’é­toile jaune, un juif répond que son nom est Stern­berg, en alle­mand « mon­tagne d’é­toile », et qu’il ne voit pas l’u­til­ité d’a­jouter une étoile encore à cet amas ; l’autre, plaqué au sol par ce raison­nement, le laisse s’en aller. Une manière pour l’au­teur de défi­er la mort qui l’at­tend au tour­nant ? Or, si l’un des moyens les plus effi­caces de com­bat­tre l’an­goisse, c’est le rire, rira bien qui rira le dernier… Dans tous les autres con­tes, la mort est envis­agée par Stern­berg comme la dernière mau­vaise —ou bonne, ça dépend du point de vue — farce de la vie. Ain­si ses per­son­nages se re­trou­vent-ils, en fin de course, écartelés entre l’inu­til­ité de la quête qui les a menés à la baguette durant toute leur vie, et l’an­goisse effrayante de l’é­ter­nité qui les attend lors­que tout bas­cule, en quelques sec­on­des. De cette manière, vrai­ment, on en arrive au sol­de de tout compte : la mort réduisant à néant tous les efforts vains de nos misé­rables vies, comme celui d’a­jouter un livre aux autres livres, fût-ce un livre où la mort a le rire jaune des con­teurs.

Pas­cal Lecler­cq


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°127 (2003)