Textyles n°44 : Eugène Savitzkaya

Les mots au corps à corps chez Eugène Savitzkaya

Lau­rent DEMOULIN (sous la dir. de), Eugène Sav­itzkaya, Le cœur des mots, Textyles n°44, Sam­sa, 2013

textyles savitzkayaEn 1974, il y a donc quar­ante ans, l’Atelier de l’Agneau, à Liège, pub­lie Cœur de schiste, pre­mier « vrai » recueil d’un jeune auteur décou­vert deux ans plus tôt par Jacques Izoard à l’occasion d’un con­cours de poésie. Trois ans passent, et Jérôme Lin­don ouvre la porte des Edi­tions de Minu­it à deux romans de Sav­itzkaya, Men­tir, et Un jeune homme trop gros, qui d’emblée attirent, par une écri­t­ure sin­gulière­ment ten­due et rad­i­cale, l’attention de quelques cri­tiques atten­tifs d’outre-Quiévrain : Alain Bosquet dans « Le Monde », André Clav­el dans « Cri­tique », Gilles Lapouge dans « La Quin­zaine lit­téraire », Hervé Guib­ert, Math­ieu Lin­don, François Riv­ière, Mar­i­anne Alphant… En Bel­gique, Monique Dorsel présente le texte de Men­tir au Théâtre-Poème, tan­dis qu’Anne-Marie La Fère et Con­rad Detrez salu­ent l’irruption soudaine de ce jeune homme d’allure aus­si sauvage­ment réservée que pro­lixe en écri­t­ure. Peu avant son entrée chez Minu­it, il a en effet pub­lié à l’Atelier de l’Agneau un livre en com­mun avec Izoard, Rue obscure, puis deux recueils poé­tiques en solo L’Empire, et Mon­golie, plaine sale. Qua­tre décen­nies plus tard, il sem­ble dif­fi­cile de démen­tir les pro­pos que tenait récem­ment Eric Chevil­lard, autre afi­ciona­do, dans « Le Monde » : « Eugène Sav­itzkaya est un mag­nifique écrivain, un poète rare, dont la langue matérielle et con­crète ouvre pour­tant sur une féérie sin­gulière. Une œuvre comme une forêt, avec la rude écorce et le lutin. »

C’est de cette œuvre-forêt et du lutin qui l’entretient, la taille et la replante, que s’emparent, sur la demande ent­hou­si­aste de Lau­rent Demoulin et pour la revue « Textyles », une douzaine de chercheurs du monde uni­ver­si­taire, issus de trois de nos insti­tu­tions fran­coph­o­nes (ULg, ULB, UCL) mais aus­si de Saint-Eti­enne, la Sor­bonne, Por­to, ou même Cork (Irlande).

Il revient à Carme­lo Virone, présent dans ce dossier égale­ment, d’avoir pour­tant, dès 1980, mon­tré la voie : il fut le pre­mier roman­iste à con­sacr­er son mémoire de licence (dis­ait-on alors) à un auteur belge et vivant, âgé d’à peine vingt-cinq ans. Tout le corps académique de l’ULg, à l’époque, ne l’entendait pas néces­saire­ment de cette oreille… Sav­itzkaya lui-même, qui a fréquen­té sans trop y traîn­er quelques cours de la place Cock­er­ill à Liège, regarde ce dossier à lui con­sacré par le monde uni­ver­si­taire avec une dis­tance amusée non feinte, et néan­moins cour­toise, foi de Fou trop poli. Dans une ren­con­tre autour de ce vol­ume organ­isée par « Lev­ée de paroles », l’auteur de Marin mon cœur (1992) et de Exquise Louise (2003) dis­ait son immense timid­ité lorsqu’il avait à ren­con­tr­er Jérôme Lin­don, qui lui prédi­s­ait, tout en accep­tant son man­u­scrit, qu’il ne s’en vendrait guère… Et ce dernier se trou­vait fort récon­forté lorsque les ventes, mod­estes, dépas­saient encore du dou­ble le dernier opus de Robert Pinget – à qui Sav­itzkaya voue une grande admi­ra­tion, au moins autant qu’à Beck­ett.

Impos­si­ble, en une page de ce « Car­net », de ten­ter une syn­thèse des points de vue con­trastés qui se por­tent sur le cor­pus sav­itzkayen. Mais on peut y relever néan­moins quelques-unes des thé­ma­tiques abor­dées, sou­vent d’ailleurs dans les ouvrages les plus anciens de l’auteur: les traces de l’enfance à tra­vers l’apparition de l’écriture (Daniel Laroche) et La Dis­pari­tion de maman (Thomas Van­dor­mael), un intéres­sant par­al­lèle entre La Tra­ver­sée des ténèbres, de Con­rad, et La Tra­ver­sée de l’Afrique (Sab­ri­na Par­ent), du sain usage de la folie face au monde, selon Hen­ri Scepi, qui voit à juste titre chez Sav­itzkaya « le fou (tel) l’homme de désir rétabli dans le plein usage de ses sens », le lex­ique par­ti­c­uli­er de l’écrivain, seul (Lau­rent Albar­racin) ou en duo avec Izoard (Gérald Pur­nelle), les vari­a­tions entre Célébra­tion d’un mariage improb­a­ble et illim­ité et Nou­ba (Lau­rent Demoulin)…  S’il nous fal­lait émet­tre un regret, ce serait l’absence d’un ques­tion­nement appro­fon­di sur les rela­tions que Sav­itzkaya entre­tient avec d’autres formes artis­tiques : la lec­ture-per­for­mance, le théâtre, la con­fronta­tion avec des pein­tres ou plas­ti­ciens (Bosch, Alain Le Bras, Nico­las Koza­kis, Babis Kandi­lap­tis…), la cor­re­spon­dance (avec Hervé Guib­ert) ou encore l’intervention in situ, telle « l’archi-phrase » pour la place St-Léonard de Liège, avec les archi­tectes Beguin et Mas­sart. Pour épuis­er ce corps pro­téi­forme de mots, oui, il fau­dra plus d’un vol­ume.

Alain Delaunois


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°180 (2014)