Une aventure peu commune
Lise THIRY, avec la collaboration de Carmelo Virone, Des virus et des hommes. Un demi-siècle de recherches et d’engagement, Couleur livres, 2012
Des virus et des hommes nous conte une histoire passionnante : la vie professionnelle d’une femme qui a connu l’évolution extraordinaire de la recherche fondamentale, de 1947 où, jeune diplômée de la faculté de médecine de l’Université de Liège, Lise Thiry entre à l’Institut Pasteur et s’engage en microbiologie à quoi elle se dévouera, sous d’autres dénominations, jusqu’au début du siècle présent. Une aventure scientifique, une aventure intellectuelle au sens éclairé du terme, mais aussi une aventure humaine, toute de passion pour le progrès et le bien de tous.
C’est d’abord une brève histoire de la médecine au XXe siècle qui va nous permettre d’évaluer l’état de ses disciplines, notamment pendant la deuxième guerre mondiale et dans l’après immédiat, d’autant plus évocatrice qu’il s’agit vraiment du vécu d’une jeune femme enthousiaste, dont les souvenirs n’ont rien perdu de sa vivacité d’alors. Après une première approche de l’activité thérapeutique sur le terrain, en hôpital et dans l’urgence parfois, Lise Thiry est très rapidement recrutée pour la recherche en microbiologie à Pasteur, dans un service dont elle essuie les plâtres, si on peut dire, car le cadre est vieillot. Sans reprendre le détail de cette carrière qui commence – il faudra lire ce récit qui ne manque pas d’humour –, disons qu’elle a tout connu, des installations précaires et des tâtonnements obligés jusqu’à la satisfaction du résultat, ce qui n’est pas toujours le cas en recherche. L’information lui sera plus accessible grâce à ses séjours riches en acquis dans diverses institutions américaines, progrès qu’elle va répercuter dans ses travaux au retour. Mais elle peut tout faire et va réunir recherche et expérience hospitalière, par exemple en travaillant en collaboration avec l’Université libre de Bruxelles où elle deviendra plus tard titulaire de la chaire de virologie. Tout au long du volume, le compte nous est donné de ses travaux, de ses découvertes, de ses corrections de découvertes, de ses certitudes comme de ses doutes, et on en suit le cheminement avec un intérêt constamment renouvelé, grâce à la composition heureuse du volume, qui suit la chronologie mais alterne les chapitres consacrés à des recherches spécifiques sur différents virus et des chapitres plus sociaux.
La scientifique a donc une plume alerte, “impertinente”, nous signale-t-on en quatrième de couverture. Pour qui l’a déjà lue ou entendue, nul doute que Lise sache raconter avec verve sa vie de femme comme son expérience de chercheuse, elle a le verbe facile et est tout de même la fille d’un poète. Pour ce livre-ci, elle s’est assuré la collaboration d’un autre écrivain, Carmelo Virone, et ce n’est pas la première fois. Ils se connaissent depuis longtemps, se sont rencontrés autour de causes à défendre, mais cette fois le dialogue était tout différent. Il fallait communiquer une expérience scientifique, favoriser l’accès à un domaine peu connu, aride pour le profane, celui de la recherche quotidienne en laboratoire ; donner à comprendre des résultats parfois peu parlants au premier abord alors que la suite sera capitale… Carmelo a joué, très sérieusement, le rôle du Candide. Ce qu’il ne comprenait pas clairement signifiait que Lise devait en reprendre la formulation. Il a aussi rempli le devoir d’information historique qui s’imposait : retrouver les dates précises de telle ou telle découverte. Enfin, il a mis tout son talent à rendre avec le plus d’efficacité possible cette extraordinaire conjonction dans la remémoration de Lise entre sa vie personnelle, son parcours scientifique et ses travaux. Car tout était lié pour elle, non seulement cette expérience individuelle de chercheuse, mais toujours le besoin d’en assurer le prolongement, dans une préoccupation de santé publique, la nécessité de lutter contre l’ostracisation de certains malades et surtout le souci de protéger des populations entières. On a beaucoup parlé de ses recherches sur le virus du sida, dont elle démontre qu’il passe dans le lait maternel. Elle a fait d’autres découvertes importantes.
Une femme exceptionnelle, donc, mais aussi quelqu’un qui s’engagera jusqu’au bout en faveur de causes humanitaires au sens le plus généraliste. Elle fut, rappelons-le, la marraine de Semira Adamu, étouffée par un gendarme, et elle a accompagné le parcours d’autres sans papiers. Un engagement indéfectible envers l’humain !
Jeannine Paque
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°175 (2013)