Installée à Bruxelles depuis une bonne dizaine d’années, Charlotte Pollet y a d’abord exercé son métier d’autrice-illustratrice dans la bande dessinée avec sa série Pipistrelli, où l’on rit beaucoup. Fin 2024, la Fédération Wallonie-Bruxelles lui a décerné l’Espiègle de la première œuvre en littérature jeunesse pour son premier album illustré, Tout le monde a un teckel sauf moi.
À l’occasion de ce prix, nous l’avons interrogée sur son parcours, son rapport à la création, et sur cet album étonnant, au graphisme géométrique, aux dessins généreux qui emplissent de grandes pages, dans laquelle on retrouve l’humour qui caractérise désormais l’œuvre de son autrice.
Enfant, étiez-vous lectrice ? Qu’est-ce qui a fondé votre imaginaire ?
Il y avait plein de livres chez nous. Ma mère a toujours encouragé mes curiosités, et j’ai très tôt eu un attrait pour la lecture. J’ai commencé à fabriquer de petits livres dès que j’ai su dessiner et écrire mon prénom avec les lettres à peu près dans le bon sens. J’étais toujours en train de bouquiner dans un coin, j’étais ce genre d’enfant-là. En revanche, les arts visuels n’étaient pas du tout présents. J’habitais à la campagne, au fin fond du 91 [le département de l’Essonne, ndlr]. Nous n’allions pas au musée, ni voir des expositions.
Ma mère m’a biberonnée à l’École des loisirs, et je me souviens de livres comme Les trois brigands, mais quand j’ai eu l’âge de choisir mes lectures, je me suis très vite tournée vers le roman. C’était un vrai plaisir. J’ai des souvenirs d’hilarité, toute seule dans mon lit. Marie-Aude Murail m’a fait pousser ! Même en écrivant des choses très profondes, elle arrive toujours à instiller de la légèreté, si ce n’est de l’humour. Ses livres sont indispensables. Et les romans qui m’ont le plus marquée sont une petite série espagnole écrite par Elvira Lindo : Manolito. J’ai des souvenirs de lecture d’une telle intensité de ce petit gars ! C’était mon pote d’enfance. Il me suit, il est toujours avec moi. Ça a été mon petit Nicolas à moi.
L’humour était donc déjà présent dans vos gouts. Vous souvenez-vous des premières histoires que vous avez écrites ou dessinées ?
Le dessin, ce n’était pas mon truc, mais l’écriture, oui. Dès que j’ai eu la chance d’avoir un ordinateur dans ma chambre, j’ai écrit plein de choses. Le français était ma matière fortiche. Les mots, ça a toujours été mon refuge, mon arme. Du coup, c’est étonnant que je me retrouve à faire de l’illustration vingt ans plus tard !
Même quand je prépare un projet de livre illustré, les mots restent mon premier langage. Je passe d’abord par beaucoup de descriptions par les mots de ce que je souhaite faire. Avant le premier tome de Pipistrelli, je n’avais jamais fait de bande dessinée. Juste un peu aux Arts déco, une planche par-ci, trois planches par-là. Le storyboard était un exercice qui me glaçait le sang. Or il fallait se dépêcher de faire ce livre ! J’ai donc bricolé une méthode qu’on a appelée le « scénariboard », avec un code couleur. C’était un bloc de texte décrivant le découpage : telle page il y a dix cases, voilà ce qui se passe dans chacune. Encore une fois, les mots me permettaient d’être beaucoup plus claire sur mes intentions. Mais j’avais des images très nettes dans la tête.
Vous êtes entrée à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg avec l’idée de faire des livres ?
Curieusement, quand j’ai envisagé de faire une école d’art, je n’y allais pas du tout pour faire des livres. Certes, je lisais des bandes dessinées indés, ça me plaisait en tant que lectrice, mais je ne me projetais pas là-dedans. Je me voyais faire du design, de l’objet. J’étais plutôt une bricoleuse, attirée par le processus de fabrication, le fait de faire quelque chose avec mes mains. À ce moment-là, ma pratique du récit était un peu éteinte. J’ai dû faire une année préparatoire pour me mettre à niveau avant de passer les concours des écoles publiques d’art, parce que je n’avais pas du tout le niveau artistique. J’y ai découvert plein de pratiques, et j’avais envie de tout essayer. Pendant la première année aux Arts déco, on est amené à faire de la sculpture, du moulage, du plâtre, du textile, de la performance… On touche un peu à tout.
Mais une ou deux années au-dessus de la mienne, il y avait un collectif d’illustrateurs et illustratrices : Marion Fayolle, Anne-Margot Ramstein, Guillaume Chauchat, Matthias Arégui, Léon Maret, toute une bande qui aujourd’hui est éditée dans des maisons indépendantes comme 2024 ou Magnani. Ils avaient créé un fanzine, Belles illustrations. C’était un grand et bel objet, imprimé dans l’atelier de sérigraphie où l’on pouvait faire tout ce qu’on voulait. Cette publication était magnifique, ça m’a vraiment mis une claque. J’ai aussi rencontré Amélie Carpentier, qui depuis est devenue autrice et illustratrice et une amie très proche. Elle, par contre, avait cette volonté très forte de faire de l’illustration. Je me suis dit que ce métier avait l’air génial, et j’ai fait comme elle. Pourtant, je n’avais pas de talent particulier pour le dessin, c’était même franchement laborieux. Et j’ai contourné l’obstacle !
Contourner cela, c’est quelque chose que vous avez appris lors de vos études ?
Oui. Je crois sincèrement que je ne sais toujours pas dessiner, au sens un peu « noble » de la discipline, mais mon chef de section, Guillaume Dégé, a un jour dit un truc qui n’est jamais ressorti de ma tête, à savoir que l’important n’était pas tant de savoir dessiner une main que de faire croire à celui qui regarde qu’on sait la dessiner.
Cette incitation au bluff m’a décomplexée et m’a ouvert une porte d’accès inattendue à ce métier. Beaucoup de dessinateurs et dessinatrices dont j’admire le travail ne sont en effet probablement pas fichu.e.s de dessiner une main, au sens académique ; mais qu’est-ce qu’ils et elles trichent bien, et qu’est-ce qu’on y croit, et du coup, on ne fait même pas attention à la forme de la main ou au nombre de doigts – dont je rappelle que même Mickey ou les Simpson n’en ont que quatre, mais plein de gens n’y ont jamais prêté la moindre attention. Pour que ça marche, il faut être un peu prestidigitateur. À mon avis, si on n’est ni un bon dessinateur ni un filou, c’est mal barré.
Faire croire qu’on sait bien dessiner, ça donne quelque chose de beaucoup plus intéressant. Et puis il y a un côté « truand » qui me plait. En deuxième année, les cours d’illustration et de graphisme m’ont fait comprendre que je voulais faire des livres.
Vous êtes-vous dit que cela vous reliait à des choses que vous aimiez dans l’enfance ?
Oui. Je me suis souvenue que j’étais quelqu’un qui inventais des histoires, avant. Et que c’était bien. Au début j’étais plus attirée par l’album illustré, peut-être parce qu’il y avait moins d’images à réaliser. Une bande dessinée représente un travail conséquent, et pour cette raison cela m’intimidait plus. En même temps, ça me faisait envie. Ce qui a fait exploser le plafond de verre, c’est la découverte de Chris Ware. On pouvait donc raconter des histoires comme ça ! J’ai arrêté mes petits dessins pour enfants.
Vous vous dirigiez déjà plutôt vers la bande dessinée jeunesse ?
J’ai toujours du mal à considérer que je fais de la bande dessinée jeunesse. Je crée juste la bande dessinée que j’ai envie de faire. Et comme je n’en lis pas, je n’ai pas de référence. Les livres que je fais atterrissent simplement chez ce public-là. Et c’est aussi parce que Biscoto est une maison d’édition jeunesse, et que ça a été ma porte d’entrée dans ce monde.
Comment s’est passé votre entrée chez Biscoto ?
J’ai été cueillie par proposition de Julie Staebler, éditrice chez Biscoto, de faire une bande dessinée dans leur revue. Elle a aussi étudié aux Arts déco de Strasbourg, mais on ne se connaissait pas à l’époque. Elle a lancé le journal Biscoto, qui était son projet de diplôme. Et j’ai collaboré aux premiers numéros avec des petites illustrations, des posters… Puis Julie m’a demandé en 2017 si je n’avais pas une histoire pour feuilletonner dans le journal. À l’époque, la pratique de la BD était alors mise de côté, ça ne me semblait pas réaliste. J’avais un boulot alimentaire, et j’acceptais le plus possible de commandes pour la presse et autres pour gagner ma vie. Mais j’ai répondu à Julie que j’avais une histoire, alors que ce n’était pas vrai ! J’ai écrit Pipistrelli très rapidement, pour faire croire à mon mensonge. Le livre est sorti en 2019, le temps d’y apporter quelques modifications après la sortie en épisodes dans la revue. L’année suivante, il a été sélectionné pour Angoulême, ainsi que dans les Pépites de Montreuil. C’était donc super positif pour un premier livre ! Ça m’a incitée à rempiler pour un deuxième livre, puis un troisième.
Dessins contemplatifs
Après la bande dessinée, qu’est-ce qui vous a amenée à l’album jeunesse avec Tout le monde a un teckel sauf moi ?
Ce livre est arrivé après le deuxième tome de Pipistrelli, qui est très bavard. Il y a vraiment beaucoup de texte dans celui-là. J’en avais marre, et je voulais faire de grands dessins contemplatifs avec plein de couleurs, qui ne parlent pas beaucoup. J’avais besoin d’un prétexte pour cette espèce d’imagier… et un jour, alors que j’étais au café avec une amie, un énième teckel est passé devant nous et j’ai dit : « Mais c’est pas possible, tout le monde a un teckel sauf moi ! » et je me suis dit que ça ferait un bon titre. Souvent, ce sont des petits trucs de la vie qui font que, hop, d’un seul coup, on fait un livre de quarante pages ! Bien sûr j’ai dû réfléchir à ce que j’allais raconter, et cela a été l’occasion de revenir sur une histoire qui m’est vraiment arrivée. Quand j’étais petite, j’étais obsédée par l’idée d’avoir un chaton. Un jour, ma mère m’a dit qu’il y avait une surprise dans la cuisine. J’ai cru que j’allais mourir de bonheur, sauf que la surprise c’était un gros chien moche qui puait. Elle s’appelait Fauvette. Elle était obèse, triste, morose… Ses maitres étaient décédés, et ma mère ayant un énorme cœur l’a recueillie. J’ai fait la tête vingt minutes, et puis Fauvette est devenue ma meilleure amie. Ce livre est pour toutes les Fauvette ! Et puis il y avait l’idée de vouloir être comme tout le monde, d’avoir quelque chose qui rende les autres un peu envieux.
On retrouve beaucoup d’humour dans cet album, mais aussi une autre envie graphique, avec un autre rapport à l’échelle, un trait fin, un côté géométrique. Comment avez-vous abordé graphiquement ce livre ?
Comme je l’avais dit, c’est Chris Ware qui m’a fait rentrer dans la BD. En termes de maniaquerie, on peut difficilement faire mieux. J’ai toujours eu une fascination pour les dessins très géométriques, et dans Pipistrelli ce n’était pas du tout cette langue visuelle-là, c’est quelque chose de beaucoup plus spontané, de lâché. J’avais envie de voir si j’étais capable de faire ça. Ce chien est géométrique, et je voulais développer cette obsession pour la forme oblongue, voir ce teckel partout, dans une baguette de pain… J’ai presque tout dessiné à la règle normée. Même les éléments faits à main levée étaient sous contrôle. Je trouve que c’est au service du propos, ce n’est pas une coquetterie.
Je ne fais pas beaucoup de recherches, c’est venu très vite. J’ai un bon vidéoprojecteur interne, j’arrive bien à voir le résultat de la planche vers lequel je veux tendre. Ensuite, j’essaie. En tous cas, ça faisait du bien de réaliser de grands dessins, des grosses têtes, des gros poissons…
C’est intéressant que la petite fille ne soit pas blanche, qu’elle ait deux mamans, mais que ce ne soit pas du tout le sujet du livre.
Oui, je pense que quand on crée des images, c’est un peu un devoir, cette représentation de ce qui n’est pas considéré comme la norme, sans que ce soit un sujet. Je pense que c’est comme ça qu’on finira par faire passer ça pour une nouvelle norme. On a quand même notre quota de blancs aux yeux bleus dans la littérature jeunesse, on peut aussi montrer autre chose. Je ne me situe pas pour autant dans une sphère d’illustration militante. Il y a aussi des gens qui sont concernés au premier plan par ces questions et qui ont bien plus d’outils et de légitimité pour faire des albums qui vont parler de ça, et qui sont indispensables.
Techniquement, comment travaillez-vous ?
C’est très manuel, je suis nulle en ordinateur ! Je fais mes crayonnés et mon encrage à la main, puis je scanne. Ensuite, je fais la mise en couleurs à l’ordinateur parce que ce n’est pas mon point fort. Ça fait partie des choses que je n’ai pas réussi à apprendre à l’école. Je n’ai pas de don pour ça, pas de vision. Je travaillais surtout en noir et blanc, puis j’ai eu un sursaut à la fin de mes études grâce à l’atelier de sérigraphie qui permettait plein de possibilités, mais ça restait timide. J’ai bien dû m’y mettre pour ma première BD. Mon rapport à la couleur s’améliore, je suis contente de ce à quoi je suis arrivée dans Tout le monde a un teckel. Mais je continue à apprendre à mettre ce langage-là au service de mes albums. Le travail à l’ordinateur est rapide et me permet d’essayer des choses vite, voir si des ambiances de couleurs marchent ou pas. Mais c’est la seule intervention numérique. J’ai dessiné toutes les lettres sur les planches originales, qui ressemblent vraiment à ce qui est imprimé. Le crayonné est lui-même très proche de l’encrage, juste un peu plus crado, mais les formes y sont déjà maitrisées.
Est-ce que vous avez envie de continuer à faire des albums jeunesse, après cette première expérience ?
C’est une porte que j’ai ouverte et qui m’intéresse. Je pense que c’est une question de rythme entre les différents projets qui s’insèrent les uns après les autres. Cela devra attendre, car je dois d’abord réaliser une fresque murale. J’en avais déjà fait une en 2021 pour la commune de Saint-Gilles, Rue du fort. J’avais fait une proposition graphique assez géométrique, un peu dans la veine de Tout le monde a un teckel sauf moi. Ça m’avait plu. Pour quelqu’un qui comme moi passe sa vie à dessiner dans un atelier, c’est fou de bosser en plein air et d’avoir des gens qui passent dans la rue en disant « Waouw, c’est super bien ! ».
Or il y a un mur dans mon quartier qui me faisait de l’œil, et j’ai remporté un appel à projet pour y peindre quelque chose. Il y aura tout un volet socio-éducatif, des ateliers à mettre en place avec des habitants et habitantes de mon quartier avant de passer à la réalisation de la fresque, en co-construction. Ça va être une découverte, je vais devoir m’entourer de gens qui travaillent dans la médiation culturelle. Après ça, j’espère avoir la possibilité de refaire des livres. Probablement de la BD, mais cet album jeunesse a tellement été une respiration, un tel plaisir, un moment de calme dans ma démarche créative ! J’espère donc revenir à cette forme de création aussi.
Est-ce qu’il y a d’autres choses que vous avez envie de tester, graphiquement ?
Le projet de BD sur lequel j’ai envie de travailler devrait être à mi-chemin entre ce que j’ai fait avec les Pipistrelli et le teckel. Je dois faire des tests. Il y aura des choses assez géométriques, et d’autres un peu plus lâchées. J’ai déjà une histoire presque finie. Ce sera peut-être destiné à un public plus ado. Il sortira probablement chez Biscoto, parce que quand on a trouvé chaussure à son pied, ce n’est pas la peine d’aller voir ailleurs !
Fanny Deschamps
Bibliographie
Pipistrelli, éditions Biscoto, 2019.
Pipistrelli T2, Alpha, Bêta, Plectrude!, éditions Biscoto, 2021.
Tout le monde a un teckel sauf moi, éditions Biscoto, 2023.
Pipistrelli T3, Cap sur Minuit, éditions Biscoto, 2025.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°224 (2025)



