Jean Marc Turine, Gesualdo

L’intense douleur de sa musique…

Jean Marc TURINE, Gesu­al­do, Talus d’ap­proche, 1995

turine gesualdoCom­pos­er, prier et réclamer le fou­et : éton­nant mélange d’activi­tés qui résu­ment cepen­dant le quo­tidi­en de Don Gesu­al­do de Venosa à la fin de sa vie. Dans son château fort de construc­tion médié­vale, une forter­esse car­rée, aux murs épais, à la porte sévère­ment gardée, le Prince red­oute une puni­tion extérieure qui ne vien­dra pas ; il tyran­nise les musi­ciens qu’il invite, com­pose des œuvres d’une beauté inso­lente et chante sa mort pour bri­ser le silence.

Un hor­ri­ble exil intérieur, la plus éprou­vante des puni­tions, a don­né ces chants dés­espérés, les plus beaux, dit-on. Quels ter­ri­bles événe­ments ont donc con­duit ce prince riche, ce musi­cien génial à l’aut­ofla­gel­la­tion et aux ténèbres ? C’est Pietro Bar­dot­ti, le servi­teur du Don Car­lo Gesu­al­do, dernier prince de Venosa, qui par­court avec nous le triste chemin d’un musi­cien mau­dit. De l’en­fance à Naples jusqu’à la longue crise d’é­touf­fe­ment qui se clôt par la mort le huit sep­tem­bre 1613, dans la forter­esse de Gesu­al­do : Pietro décrit pour nous la vie du Prince, invente les pièces man­quantes du puz­zle, détaille les nœuds de la vie de son maître, dénoue la trame de sa créa­tion. Rap­porte les paroles enten­dues, imag­ine les autres. « Je sais, quand, à la minute près, je tuerai parce que le chant que désire mon corps est un mirage. Je sais que j’embrasserai encore mon bour­reau, un bour­reau que j’ai aimé (…) » « Je tuerai du jour la fadeur, pour ren­dre au vent sa folie, à la mer, sa vigueur, au corps, son désir (…) Pourquoi a‑t-il fal­lu que la musique s’empare de mon âme ? » Pietro livre con­scien­cieuse­ment les paroles du Prince. Celles-ci précè­dent tout juste le drame, cet instant ter­ri­fi­ant où la mort s’ac­com­plit, au cours d’une inter­minable nuit d’au­tomne, une nuit « si étrange­ment sen­si­ble, qu’elle nous ferait croire au bon­heur ». Est-ce l’en­fant qui a détourné l’a­mante du musi­cien ? Est-ce la musique qui a fait fuir le désir du créa­teur pour sa femme ? Est-ce cette absence de liens d’amour qui a provo­qué l’adultère, l’in­sup­port­able trahi­son ? « Tu ne m’as jamais dit encore com­ment as­sou­vir son besoin d’amour si on n’est pas aimée », dit Maria d’Ava­l­os, princesse de Venosa, le soir de ses noces avec la mort. Elle sait que Don Gesu­al­do arrachera de sa dis­pari­tion une musique incom­pa­ra­ble, gri­sée des ténèbres.

Dire la folie qui suiv­it, le corps des amants exposé nu sur la place publique, Naples dé­chirée par le dou­ble crime, dire le chemine­ment créa­teur de la musique de Don Ge­sualdo au cœur des ténèbres, retrac­er les méan­dres de cette vie per­due, la vie est un roman. Les descrip­tions pointilleuses de Jean-Marc Turine cer­nent des paysages douloureux, des lumières indé­cis­es ou crues quitte à s’y per­dre un peu. Il nous pro­pose un intéres­sant détour pour mieux appro­cher la musique, à tra­vers cet éton­nant Pie­tro Bar­dot­ti, un demi-siè­cle au ser­vice d’un prince napoli­tain, éclaboussé des miettes de gloire, des pail­lettes de cul­ture, enfer­mé dans ce ser­vice et dans la cul­pa­bil­ité, et qui nous emmène dans son écri­t­ure contour­née, dans ses phras­es-labyrinthes, au cœur du ter­ri­ble tour­ment. Par­fois, on a peine à le suiv­re tant l’his­toire paraît impos­si­ble. Et pour­tant… Dieu, que la musique est belle…

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°89 (1995)