Une fabulatrice déroutante : Marie-Louise Haumont (1919–2012)

Marie-Louise Haumont

Marie-Louise Hau­mont

Marie-Louise Hau­mont nait le 19 jan­vi­er 1919 à Woluwe-Saint-Lam­bert. Ses par­ents sont d’o­rig­ine fla­mande mais la fil­lette, qui restera leur unique enfant, sera élevée en français. Ses pre­mières années se passent à Mul­house où son père dirige une entre­prise indus­trielle. « J’é­tais née sur­prise et mon éton­nement ne fai­sait que croitre. Le monde débor­dait d’un mys­tère qui allait s’é­pais­sis­sant, car je ne cher­chais à faire la clarté sur rien »[1]. La famille étant rev­enue à Brux­elles, la petite Marie-Louise, de san­té frag­ile, est instru­ite dès l’âge de huit ans par une pré­cep­trice dévouée, cou­sine du poète Paul Col­inet. Elle intè­gre en 1931 l’In­sti­tut sec­ondaire pour filles des Demoi­selles de Deck­er, dont l’en­seigne­ment à dom­i­nante lit­téraire est de grande qual­ité, mais ne suit pas le pro­gramme offi­ciel et ne donne pas accès à l’u­ni­ver­sité. Elle s’y lie notam­ment avec Eugénie De Keyser, qui devien­dra elle aus­si roman­cière ; une pho­to de 1934 les mon­tre en jupe longue, faveur nouée au cou, un petit lapin blanc dans les mains…

Grande lec­trice, Marie-Louise se mon­tre une élève par­ti­c­ulière­ment douée pour l’écri­t­ure et la comédie, sans oubli­er la musique. À seize ans, elle suit quelques cours d’art dra­ma­tique chez Jules Delacre, mais se rend compte que là n’est pas sa vraie voie. Ses études sec­ondaires achevées en 1937, elle reçoit égale­ment une for­ma­tion musi­cale qui lui per­me­t­tra d’en­seign­er le solfège dans des écoles de Schaer­beek, et dont on trou­vera trace dans son roman L’éponge. D’autre part, elle lance avec quelques ami·e·s dont Eugénie la petite revue Cahin-Caha, écrite par des jeunes pour les jeunes. Il s’ag­it de par­ler un peu de tout sauf de poli­tique, au gré des engoue­ments de chacun·e. Le groupe accueille bien­tôt des étu­di­ants de l’U.L.B., qui par­ticipent aux soirées de musique et de dis­cus­sion lit­téraire chez l’une ou l’autre des ani­ma­tri­ces : les fêtes de l’e­sprit… S’y join­dront Mar­cel et Gabriel Piquer­ay, le jazzman Lucien Poli­et, avant que l’in­va­sion alle­mande y mette fin en mai 1940.

Avec la guerre, la vie matérielle de la famille Hau­mont se fait pénible. La mai­son est grave­ment endom­magée par des bom­barde­ments, dont le sou­venir hantera les romans Comme, ou la journée de Madame Pline et surtout L’éponge. Tombé grave­ment malade, le père meurt en novem­bre 1944. Sans grandes ressources, la jeune femme cherche à gag­n­er sa vie et s’in­scrit dans ce but à l’In­sti­tut de Jour­nal­isme de Brux­elles, envoy­ant des arti­cles à divers quo­ti­di­ens et revues, mais sans suc­cès – sinon que Le Thyrse accepte trois petits poèmes en prose… Entretemps, elle soigne sa mère dont la san­té se détéri­ore et qui mour­ra peu d’an­nées plus tard. Lors d’un voy­age à Paris en 1957, elle adresse au jour­nal Com­bat le compte ren­du d’une représen­ta­tion de Bri­tan­ni­cus. Belle sur­prise : l’ar­ti­cle est accep­té, et une col­lab­o­ra­tion régulière s’en­clenche pour une durée de six ans.

Par com­mod­ité, la jeune femme loue une cham­bre dans le 6e arrondisse­ment, où elle rédi­ge ses chroniques. À la rédac­tion de Com­bat, elle ren­con­tre le jour­nal­iste et pho­tographe Jacques Mour­geon, spé­cial­iste en matière d’au­dio­vi­suel. Ils se plaisent, se mari­ent, créent le péri­odique – éphémère – Télé Revue, mili­tent pour la qual­ité des pro­grammes, analy­sent en pio­nniers le lan­gage télévi­suel. En 1963 – c’est sans doute à cette époque qu’elle a pris la nation­al­ité française –, elle est engagée au min­istère français de l’É­d­u­ca­tion Nationale pour s’oc­cu­per de la télévi­sion sco­laire et de revues péd­a­gogiques : Bul­letin de la télévi­sion sco­laire, Média (revue des tech­niques mod­ernes d’en­seigne­ment), Textes et doc­u­ments pour la classe. Plus dis­crète­ment, elle écrit des nou­velles et une pièce de théâtre, adapte Flaubert, Renan, Lar­baud pour la télévi­sion. Le cou­ple, qui n’au­ra pas d’en­fant, quitte alors Paris pour s’in­staller à Épinay-sur-Orge, dans une petite mai­son qu’évo­quera plus tard Le tra­jet.

Début des années 1970, Marie-Louise dépose chez Gal­li­mard le man­u­scrit d’un pre­mier roman : Comme, ou la journée de Madame Pline. Grâce à Ray­mond Que­neau qui appré­cie beau­coup son style, le livre parait en 1974. L’his­toire est longue et d’al­lure un peu touf­fue mal­gré un arbre généalogique de l’héroïne, l’u­nité de lieu (la mai­son, l’ate­lier de cou­ture), les trois clientes régulières ; autre con­stante, le rap­port prob­lé­ma­tique aux hommes, en par­ti­c­uli­er à son mari Vin­cent qu’elle tente vaine­ment d’in­téress­er à son his­toire famil­iale et qui finit par la tromper. Ain­si Suzanne s’isole-t-elle chaque jour davan­tage. Mais un revire­ment final s’opère : Vin­cent, qui a rompu sa liai­son, com­mu­nique avec sa femme par mes­sages écrits, chaque jour plus longs et plus aimables, l’écri­t­ure venant renouer enfin l’af­fec­tion anci­enne… Pour l’es­say­iste Françoise Collin, qui fait l’im­passe sur cet épi­logue posi­tif, Suzanne « perçoit bien que la seule issue c’est de se délivr­er de l’at­tache­ment immod­éré à un homme […]. Elle s’ob­s­tine à retenir celui qui l’asservit et l’hu­m­i­lie sans bru­tal­ité »[2]. Eugénie De Keyser, de son côté, écrira que l’ac­cueil cri­tique du livre est « excel­lent » et « encour­age l’au­teur »[3] ; notam­ment, il obtient du Min­istère belge de la Cul­ture le prix des Bib­lio­thèques publiques.

Ces années heureuses pren­nent fin avec la mort inopinée de Jacques Mour­geon. Marie-Louise Hau­mont revient alors habiter à Paris. Elle fait aus­si de longs séjours dans les Lan­des, auprès de ses amis le pein­tre-poète Mar­cel Saint-Mar­tin, sa femme Jea­nine, le bouil­lant pro­fesseur-ani­ma­teur Jean Lalaude et quelques autres. Entretemps, elle a mis en chantier un deux­ième roman, d’une struc­ture plus linéaire que le précé­dent mais avec des ingré­di­ents sem­blables : per­son­nage prin­ci­pal féminin, pri­or­ité aux rela­tions entre femmes, univers mas­culin présen­té comme loin­tain, impor­tance accordée à cer­tains meubles ou objets, attache­ment com­pen­satoire aux rou­tines quo­ti­di­ennes. Fonc­tion­naire dans un cen­tre de doc­u­men­ta­tion, l’héroïne-nar­ra­trice fait chaque jour en car l’aller-retour ban­lieue-Paris, incar­na­tion par­faite du mod­èle “métro-boulot-dodo” – auquel toute­fois des rêver­ies romanesques appor­tent une échap­pa­toire plaisante. Mais une cas­cade d’in­ci­dents, et surtout la maitresse de son mari soudain décou­verte, sapent tout ce frag­ile édi­fice… Sous le titre Le tra­jet, Gal­li­mard pub­lie le texte en 1976[4]. La même année, il obtient le pres­tigieux prix Fem­i­na. Sans doute les mem­bres du jury ont-elles été con­va­in­cues par la col­oration fémin­iste du réc­it – nette mais non mil­i­tante –, par la prox­im­ité tech­nique avec le “nou­veau roman”, sans oubli­er un humour sub­til pou­vant aller jusqu’au comique.

Le mon­tant du prix per­met à Marie-Louise d’a­cheter une mai­son à Cap­bre­ton, face au Golfe de Gascogne, le départe­ment des Lan­des étant devenu sa terre d’adop­tion. Elle n’en pour­suit pas moins son tra­vail à l’É­d­u­ca­tion Nationale, tout en écrivant sans relâche. En 1980 parait un troisième roman, L’éponge, dont le per­son­nage prin­ci­pal cette fois est un homme, François, comé­di­en pro­fes­sion­nel qui acquiert une flat­teuse notoriété dans les rôles clas­siques du réper­toire. Cette sta­bil­ité vac­ille quand le dra­maturge Joaris l’en­gage dans un spec­ta­cle-vérité inspiré des idées de Bertolt Brecht. Plus grave : au même moment, poignardée en pleine répéti­tion d’une opérette, sa com­pagne Cécile meurt à l’hôpi­tal. François quitte alors pour tou­jours le monde du spec­ta­cle et s’ex­ile dans la mai­son de son père.

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Très act­if dans le monde cul­turel, ami de Pierre Seghers, Jean Lalaude est égale­ment le directeur de l’Am­i­cale laïque de Haget­mau, petite ville à l’est de Cap­bre­ton célèbre pour sa crypte romane du 11e siè­cle. Il pro­pose à Mar­cel Saint-Mar­tin et à Marie-Louise Hau­mont de s’as­soci­er à lui pour pro­mou­voir la jeune poésie. Le 26 juil­let 1981, Seghers leur écrit : « bra­vo ! Ce que vous faites est extra­or­di­naire […]. L’idée d’un prix décerné à un jeune poète, d’une soirée crypte et d’un recueil, tout cela me paraît très exci­tant. Très volon­tiers, ma béné­dic­tion païenne, au vin rouge !!! »  C’est ain­si que le prix de la Crypte est créé en 1984 afin de récom­penser le pre­mier recueil d’un poète ou d’une poétesse fran­coph­o­ne de moins de trente ans, lequel sera imprimé à trois cents exem­plaires. Bien qu’elle n’ait guère pub­lié elle-même de poésie, Marie-Louise s’in­vestit généreuse­ment dans l’en­tre­prise. Non seule­ment elle est mem­bre active du jury, mais, de 1985 à 2000, elle rédi­ge pas moins de dix petites pré­faces pour les auteurs primés : Bruno Dey, Élis­a­beth Jay­at, Éric Sautou, Jacques Duvergé, Cyril Gadou, David Pat­souris, Khaled Ezze­dine, Gilles Thévenot, François Per­nel, David Remazeilles.

Entretemps, elle ne délaisse pas la créa­tion romanesque. Elle a rédigé une his­toire com­pliquée de cinq-cents-cinquante pages qu’elle inti­t­ule Le brouil­lon avant de l’en­voy­er chez Gal­li­mard puis d’autres édi­teurs, ne récoltant que refus ou silences – Ray­mond Que­neau, qui la soute­nait, est mort en 1976. Les éla­gages qu’elle s’im­pose ne résol­vent rien. Elle con­fie une copie du man­u­scrit à son ami Lalaude, qui répond avec un mélange de tact et de grande clair­voy­ance. « Vous n’avez pas fait, dans Le brouil­lon, cet effort d’équili­bre mesuré. Votre roman est plutôt une rhap­sodie qui se plait à jux­ta­pos­er et à con­fon­dre les exis­tences, les per­son­nes rêvées, les morts loin­tains et récents, les vivants, à mêler les généra­tions, les temps et les épo­ques […]. Pour intéres­sants qu’ils puis­sent vous paraitre, vos per­son­nages acces­soires et acci­den­tels n’ont pas de place dans un roman digne de ce nom ; si vous les aimez tant, ils pour­ront trou­ver place dans des nou­velles ; leur dis­pari­tion assur­era une sérieuse économie des couts, une lec­ture aisée et rapi­de, et donc de meilleures ventes […]. Vous avez tout sac­ri­fié au bon­heur d’une véri­ta­ble errance romanesque, aux vagabondages que vous aimez tant »[5]. Ajou­tons que, jusqu’à ce jour, Le brouil­lon est resté inédit.

Mal­gré son fort ancrage français, Marie-Louise con­serve des liens étroits avec la Bel­gique. En témoignent des entre­tiens radio­phoniques avec André Gascht (1975) et Jacques Bourlez (1977), des clichés de Nicole Hellyn, l’i­nus­able ami­tié de « Mimi » De Keyser, le mémoire qu’en 1989 une étu­di­ante de l’U.C.L. con­sacre au Tra­jet. La roman­cière séjourne chez Eugénie à Etter­beek en févri­er 1993, époque où la revue Textyles pub­lie le numéro spé­cial Roman­cières de Bel­gique dirigé par Ginette Michaux. Il con­sacre à Marie-Louise Hau­mont un dossier de sep­tante-cinq pages, avec un témoignage d’Eugénie De Keyser, des arti­cles de Francine Thyri­on, Daniel Laroche, Ana Gon­za­lez-Sal­vador, Heinz Klüp­pel­holz, mais aus­si la let­tre citée de Jean Lalaude et deux brefs réc­its inédits de l’autrice. C’est à ce jour le tra­vail cri­tique le plus ambitieux qui ait été con­sacré à l’écrivaine.

L’échec du Brouil­lon l’a-t-il défini­tive­ment découragée d’écrire des romans ? Quoi qu’il en soit, les années suiv­antes parais­sent deux recueils com­por­tant cha­cun deux nou­velles. Un si petit roy­aume[6] met en scène une fil­lette vic­time d’un arrêt pathologique de la crois­sance ; de sa chaise longue instal­lée sur le bal­con en façade, elle se plait à regarder les pas­sants. Plus mod­este encore, l’héroïne d’Une à une, les march­es… est affec­tée au net­toy­age quo­ti­di­en d’un grand escalier de mar­bre ; récem­ment veuve, elle trou­ve dans cette tâche la cir­con­stance la plus appro­priée à son incur­able deuil.

Vient ensuite, en 1999, Une nuit à San Mar­tin Pinario suivi de Le dernier tan­go de Tobie Stern[7]. Très bref, le pre­mier réc­it met en scène une voyageuse arrivée à Com­postelle avec trois amis. La nuit, dans un cou­vent, elle est réveil­lée par de sauvages cris de femme, frappe à la porte de la cham­bre voi­sine où une sorte de duègne lui prodigue des expli­ca­tions incom­préhen­si­bles, tan­dis que der­rière elle se tient une trente­naire immo­bile et silen­cieuse. Crise d’an­goisse ? Drame famil­ial ? Le lecteur n’en saura pas plus, mais l’art de la con­teuse donne à cette anec­dote apparem­ment sim­pliste un relief sai­sis­sant… Au con­traire, l’his­toire de Tobie Stern s’é­tale sur de longues années. Riche gantier à Mel­bourne, il mène une vie rangée entre réus­site com­mer­ciale, admi­ra­tion envers son épouse aris­to­crate, sou­venir per­sis­tant de sa grand-mère juive Bea­ta, respect pour son con­cur­rent Mr Glad­stone-Miller. Lors d’une prom­e­nade mati­nale, sans aucun signe avant-coureur, il s’af­faisse et rend son dernier souf­fle…

Au début des années 2000, à 80 ans passés, Marie-Louise décide de finir sa vie en Bel­gique où lui restent quelques amis et une loin­taine famille. Elle emmé­nage dans un apparte­ment avenue de Monte Car­lo à For­est et sem­ble délaiss­er toute activ­ité lit­téraire. Le 7 févri­er 2012, elle meurt à l’âge de 93 ans, suiv­ie de peu par sa grande amie Eugénie.

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Avant tout, Marie-Louise Hau­mont est une fab­u­la­trice hors du com­mun. Sur­douée pour inven­ter des his­toires, elle prend vis­i­ble­ment plaisir à échafaud­er les intrigues, à les détailler, à met­tre en scène des per­son­nages con­trastés, à crois­er le présent et le passé, à  dos­er le névral­gique et l’anec­do­tique. À plusieurs repris­es, elle sem­ble même débor­dée par son pro­pre élan, dans Comme […] et dans L’éponge ; quant au Brouil­lon inédit, la let­tre de Jean Lalaude sug­gère que la verve nar­ra­trice y trou­ve une sorte d’a­pogée, au point de vers­er dans le désor­don­né. De ce point de vue, Le tra­jet – le titre n’est pas inno­cent – appa­rait plus maitrisé, le fil con­duc­teur du réc­it restant con­stam­ment per­cep­ti­ble ; sans doute cette clarté a‑t-elle con­tribué au suc­cès pub­lic du roman et à l’at­tri­bu­tion du prix Fem­i­na. Davan­tage encore les nou­velles, de par la nature du genre, leur grande brièveté et l’art incisif de l’autrice, présen­tent une struc­ture limpi­de ; le for­mat, sans con­teste, lui con­vient par­ti­c­ulière­ment, et l’on regrette qu’elle n’en ait pas pub­lié davan­tage. Toute l’œu­vre, au demeu­rant, est enlevée dans un style d’une grande net­teté, aisé sans être maniéré, sobre sans être sec, loin de toute forme de coquet­terie ou de pathos.

L’imag­i­naire de l’autrice n’est ni exo­tique, ni excen­trique. Mau­ria­cien pour­rait-on dire. Elle trou­ve son inspi­ra­tion dans un univers qu’elle con­nait bien, la moyenne bour­geoisie cul­tivée des années 1950, l’ac­cent étant mis sur le monde des adultes – l’en­fance n’est évo­quée que sous les angles du sou­venir per­son­nel ou de l’ob­ser­va­tion pas­sagère. Plus pré­cisé­ment, c’est l’u­nivers féminin qui focalise l’at­ten­tion, avec son côté hési­tant, ses frus­tra­tions, sa mémoire sélec­tive, son inter­pré­ta­tion idio­syn­crasique des évène­ments. Sou­vent infidèles, les maris – mon­sieur Pline, le Pas­cal et plusieurs hommes du Tra­jet, le père de François Crèvecœur – sont présen­tés comme des êtres dis­tants, égo­cen­triques, peu sen­si­bles aux états d’âme de leur com­pagne. Si elles ne sont pas idéal­isées, les épous­es témoignent générale­ment, envers l’in­fidèle, d’un étrange fatal­isme mât­iné de rancœur. Bref, les rôles féminins et mas­culins, sans aller jusqu’à la car­i­ca­ture, sont étroite­ment “typés”. Fait sig­ni­fi­catif, aucun divorce, aucun cou­ple illégitime n’ap­pa­rait dans ces réc­its : le lien con­ju­gal est pour la roman­cière un immuable paramètre nar­ratif.

Une thé­ma­tique insis­tante tra­verse cet univers : celle de la vie par procu­ra­tion, qui con­siste à “faire comme”, ou “comme si”[8]. Notons qu’en 1976, Marie-Louise Hau­mont pub­lie dans Mar­ginales un arti­cle inti­t­ulé Goethe débar­rassé de Goethe, où elle com­mente un roman d’Ul­rich Plen­z­dorf en ces ter­mes : « Werther devient pour Edgar vête­ment, déguise­ment, masque. Sa pudeur y trou­ve son compte mais aus­si un sens mali­cieux du can­u­lar […]. Bien­tôt Werther sera au jeune [Edgar] arme et armure. » Certes, une Suzanne Pline n’ac­ca­pare pas la per­son­nal­ité d’un‑e autre, mais elle com­pense une quo­ti­di­en­neté frus­trante par de pléthoriques sou­venirs famil­i­aux, aux­quels s’ad­joignent les con­ver­sa­tions avec ses clientes : son vécu actuel y perd toute con­sis­tance – ce que soulig­nent sa vue et son ouïe décli­nantes – au prof­it d’un monde loin­tain, virtuel, où elle s’ef­force de fix­er sa vraie place… Chez l’héroïne – jamais nom­mée – du Tra­jet, le jeu du dédou­ble­ment est net­te­ment plus fort et plus explicite : rêvant éveil­lée qu’elle est la com­pagne de d’Artag­nan, elle se com­plait jour après jour dans cette fic­tion régres­sive – où elle finit par bas­culer sur un mode con­fu­sion­nel quand se pro­duit le choc final avec le réel : Pas­cal en aime une autre.

Ce proces­sus prend une exten­sion accrue dans L’éponge. Doué d’un “moi” faible et per­méable, le héros s’i­den­ti­fie volon­tiers chaque soir à un nou­veau per­son­nage de théâtre. Mais c’est un drame bien réel qui va tout dévaster. Alors qu’elle répé­tait une opérette – ce qui équiv­aut à la fic­tion d’une fic­tion –, sa belle-mère doit être rem­placée par sa pro­pre fille, qu’elle finit par tuer dans une crise de jalousie : la con­fronta­tion des dou­bles s’est faite rival­ité destruc­trice. François aban­donne alors son méti­er : « plus jamais je ne ferai “comme si” », quitte à rede­venir « per­son­ne ». Cha­cun à sa façon, les romans de Marie-Louise Hau­mont explorent donc la schize entre vie réelle et vie virtuelle, la dif­fi­culté de coïn­cider avec soi-même et la puis­sance du faire-sem­blant. Les trois intrigues en effet débouchent sur un naufrage, de grav­ité crois­sante : l’é­ti­ole­ment du con­tact physique et ver­bal dans le cou­ple (Comme), le bas­cule­ment dans le délire (Le tra­jet), le meurtre et la régres­sion sociale (L’éponge).

L’at­tache­ment de l’autrice à cette thé­ma­tique se réaf­firme dans les nou­velles. Un si petit roy­aume, c’est ce bal­con en façade d’où la fil­lette promise à une bril­lante car­rière de danseuse, mais dev­enue para­plégique, regarde défil­er les pas­sants : jouant à la Reine d’An­gleterre, elle leur adresse un beau geste de la main… Quant au bril­lant gantier juif Tobie Stern, il « menait à son corps défen­dant une dou­ble vie » dont l’une était à la fois secrète et irra­tionnelle, nour­rie de ses sou­venirs de petit immi­grant ukrainien. Son épouse hau­taine ayant un jour déclaré hor­rip­i­lantes « toutes ces vieilles Juives », le per­son­nage pub­lic qu’il s’é­tait soigneuse­ment con­stru­it s’ef­fon­dre et sa vie s’éteint telle une flamme. C’est dire à quel point, une fois de plus, le moi réel du héros ou de l’héroïne est sus­pendu à son dou­ble virtuel, lequel est devenu pour lui (pour elle) une sorte de pro­thèse vitale, à la fois indis­pens­able et peu fiable.

Une ques­tion demeure, celle de la rela­tion entre l’imag­i­naire très “bour­geois” de la roman­cière et la thé­ma­tique du dédou­ble­ment destruc­teur. Le monde social qu’elle décrit est tout entier sous l’empire des normes et des con­ve­nances : liens coerci­tifs du mariage, exer­ci­ce d’une pro­fes­sion hon­or­able, respect de l’au­torité, etc. Nul per­son­nage de révolté·e, si ce n’est fugi­tive­ment Marie Caz­izé dans Le tra­jet. Ce tableau a quelque chose d’é­touf­fant et de passéiste, les trans­gres­sions telles que men­songes ou infidél­ités mar­i­tales ne faisant que con­firmer l’om­nipo­tence d’un sys­tème alié­nant. Les véri­ta­bles failles, seules por­teuses d’une vérité d’ailleurs énig­ma­tique, ne peu­vent se pro­duire que dans un espace autre, celui du psy­chisme indi­vidu­el : les héroïnes et les héros de Marie-Louise Hau­mont sont des sujets au moi frag­ile, réduits au faire-sem­blant et livrés à leur pro­pre dou­ble sans espoir de salut, l’o­rig­ine de cette dérive leur restant incon­nue.

On ne peut s’empêcher de penser ici à l’an­tipsy­chi­a­trie d’un Fran­co Basaglia : la folie de l’in­di­vidu ne serait que le symp­tôme d’une société malade, avec les rela­tions de pou­voir et la tyran­nie nor­mal­isatrice qu’elle impose à tous – idées qui se sont répan­dues par­mi l’in­tel­li­gentsia française dans les années 1960. Peut-être Marie-Louise Hau­mont en a‑t-elle été influ­encée, peut-être en a‑t-elle conçu spon­tané­ment l’in­tu­ition. En toute hypothèse, son œuvre buis­son­nante retient d’elles, sur le mode implicite, quelque chose d’à la fois clair­voy­ant et dés­espéré.

Daniel Laroche


[1] Extrait du Brouil­lon, roman inédit, Textyles, n°9, 1993. URL : https://journals.openedition.org/textyles/2031
[2] Cahiers du GRIF, n°5, 1974.
[3] Textyles, n°9, 1993. Nous devons à Eugénie De Keyser plusieurs infor­ma­tions rel­a­tives à cette péri­ode.
[4] Le livre a fait l’objet d’une réédi­tion dans la col­lec­tion Espace Nord en 2022.
[5] Let­tre repro­duite (sans date) dans Textyles.
[6] Biar­ritz, Aba­cus, 1995.
[7] Haget­mau, La Crypte, Hors coll., 1999, 24 p.
[8] Titre d’un roman de Mar­cel Thiry, paru en 1959.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°217 (octo­bre 2023)