
Marie-Louise Haumont
Marie-Louise Haumont nait le 19 janvier 1919 à Woluwe-Saint-Lambert. Ses parents sont d’origine flamande mais la fillette, qui restera leur unique enfant, sera élevée en français. Ses premières années se passent à Mulhouse où son père dirige une entreprise industrielle. « J’étais née surprise et mon étonnement ne faisait que croitre. Le monde débordait d’un mystère qui allait s’épaississant, car je ne cherchais à faire la clarté sur rien »[1]. La famille étant revenue à Bruxelles, la petite Marie-Louise, de santé fragile, est instruite dès l’âge de huit ans par une préceptrice dévouée, cousine du poète Paul Colinet. Elle intègre en 1931 l’Institut secondaire pour filles des Demoiselles de Decker, dont l’enseignement à dominante littéraire est de grande qualité, mais ne suit pas le programme officiel et ne donne pas accès à l’université. Elle s’y lie notamment avec Eugénie De Keyser, qui deviendra elle aussi romancière ; une photo de 1934 les montre en jupe longue, faveur nouée au cou, un petit lapin blanc dans les mains…
Grande lectrice, Marie-Louise se montre une élève particulièrement douée pour l’écriture et la comédie, sans oublier la musique. À seize ans, elle suit quelques cours d’art dramatique chez Jules Delacre, mais se rend compte que là n’est pas sa vraie voie. Ses études secondaires achevées en 1937, elle reçoit également une formation musicale qui lui permettra d’enseigner le solfège dans des écoles de Schaerbeek, et dont on trouvera trace dans son roman L’éponge. D’autre part, elle lance avec quelques ami·e·s dont Eugénie la petite revue Cahin-Caha, écrite par des jeunes pour les jeunes. Il s’agit de parler un peu de tout sauf de politique, au gré des engouements de chacun·e. Le groupe accueille bientôt des étudiants de l’U.L.B., qui participent aux soirées de musique et de discussion littéraire chez l’une ou l’autre des animatrices : les fêtes de l’esprit… S’y joindront Marcel et Gabriel Piqueray, le jazzman Lucien Poliet, avant que l’invasion allemande y mette fin en mai 1940.
Avec la guerre, la vie matérielle de la famille Haumont se fait pénible. La maison est gravement endommagée par des bombardements, dont le souvenir hantera les romans Comme, ou la journée de Madame Pline et surtout L’éponge. Tombé gravement malade, le père meurt en novembre 1944. Sans grandes ressources, la jeune femme cherche à gagner sa vie et s’inscrit dans ce but à l’Institut de Journalisme de Bruxelles, envoyant des articles à divers quotidiens et revues, mais sans succès – sinon que Le Thyrse accepte trois petits poèmes en prose… Entretemps, elle soigne sa mère dont la santé se détériore et qui mourra peu d’années plus tard. Lors d’un voyage à Paris en 1957, elle adresse au journal Combat le compte rendu d’une représentation de Britannicus. Belle surprise : l’article est accepté, et une collaboration régulière s’enclenche pour une durée de six ans.
Par commodité, la jeune femme loue une chambre dans le 6e arrondissement, où elle rédige ses chroniques. À la rédaction de Combat, elle rencontre le journaliste et photographe Jacques Mourgeon, spécialiste en matière d’audiovisuel. Ils se plaisent, se marient, créent le périodique – éphémère – Télé Revue, militent pour la qualité des programmes, analysent en pionniers le langage télévisuel. En 1963 – c’est sans doute à cette époque qu’elle a pris la nationalité française –, elle est engagée au ministère français de l’Éducation Nationale pour s’occuper de la télévision scolaire et de revues pédagogiques : Bulletin de la télévision scolaire, Média (revue des techniques modernes d’enseignement), Textes et documents pour la classe. Plus discrètement, elle écrit des nouvelles et une pièce de théâtre, adapte Flaubert, Renan, Larbaud pour la télévision. Le couple, qui n’aura pas d’enfant, quitte alors Paris pour s’installer à Épinay-sur-Orge, dans une petite maison qu’évoquera plus tard Le trajet.
Début des années 1970, Marie-Louise dépose chez Gallimard le manuscrit d’un premier roman : Comme, ou la journée de Madame Pline. Grâce à Raymond Queneau qui apprécie beaucoup son style, le livre parait en 1974. L’histoire est longue et d’allure un peu touffue malgré un arbre généalogique de l’héroïne, l’unité de lieu (la maison, l’atelier de couture), les trois clientes régulières ; autre constante, le rapport problématique aux hommes, en particulier à son mari Vincent qu’elle tente vainement d’intéresser à son histoire familiale et qui finit par la tromper. Ainsi Suzanne s’isole-t-elle chaque jour davantage. Mais un revirement final s’opère : Vincent, qui a rompu sa liaison, communique avec sa femme par messages écrits, chaque jour plus longs et plus aimables, l’écriture venant renouer enfin l’affection ancienne… Pour l’essayiste Françoise Collin, qui fait l’impasse sur cet épilogue positif, Suzanne « perçoit bien que la seule issue c’est de se délivrer de l’attachement immodéré à un homme […]. Elle s’obstine à retenir celui qui l’asservit et l’humilie sans brutalité »[2]. Eugénie De Keyser, de son côté, écrira que l’accueil critique du livre est « excellent » et « encourage l’auteur »[3] ; notamment, il obtient du Ministère belge de la Culture le prix des Bibliothèques publiques.
Ces années heureuses prennent fin avec la mort inopinée de Jacques Mourgeon. Marie-Louise Haumont revient alors habiter à Paris. Elle fait aussi de longs séjours dans les Landes, auprès de ses amis le peintre-poète Marcel Saint-Martin, sa femme Jeanine, le bouillant professeur-animateur Jean Lalaude et quelques autres. Entretemps, elle a mis en chantier un deuxième roman, d’une structure plus linéaire que le précédent mais avec des ingrédients semblables : personnage principal féminin, priorité aux relations entre femmes, univers masculin présenté comme lointain, importance accordée à certains meubles ou objets, attachement compensatoire aux routines quotidiennes. Fonctionnaire dans un centre de documentation, l’héroïne-narratrice fait chaque jour en car l’aller-retour banlieue-Paris, incarnation parfaite du modèle “métro-boulot-dodo” – auquel toutefois des rêveries romanesques apportent une échappatoire plaisante. Mais une cascade d’incidents, et surtout la maitresse de son mari soudain découverte, sapent tout ce fragile édifice… Sous le titre Le trajet, Gallimard publie le texte en 1976[4]. La même année, il obtient le prestigieux prix Femina. Sans doute les membres du jury ont-elles été convaincues par la coloration féministe du récit – nette mais non militante –, par la proximité technique avec le “nouveau roman”, sans oublier un humour subtil pouvant aller jusqu’au comique.
Le montant du prix permet à Marie-Louise d’acheter une maison à Capbreton, face au Golfe de Gascogne, le département des Landes étant devenu sa terre d’adoption. Elle n’en poursuit pas moins son travail à l’Éducation Nationale, tout en écrivant sans relâche. En 1980 parait un troisième roman, L’éponge, dont le personnage principal cette fois est un homme, François, comédien professionnel qui acquiert une flatteuse notoriété dans les rôles classiques du répertoire. Cette stabilité vacille quand le dramaturge Joaris l’engage dans un spectacle-vérité inspiré des idées de Bertolt Brecht. Plus grave : au même moment, poignardée en pleine répétition d’une opérette, sa compagne Cécile meurt à l’hôpital. François quitte alors pour toujours le monde du spectacle et s’exile dans la maison de son père.
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Très actif dans le monde culturel, ami de Pierre Seghers, Jean Lalaude est également le directeur de l’Amicale laïque de Hagetmau, petite ville à l’est de Capbreton célèbre pour sa crypte romane du 11e siècle. Il propose à Marcel Saint-Martin et à Marie-Louise Haumont de s’associer à lui pour promouvoir la jeune poésie. Le 26 juillet 1981, Seghers leur écrit : « bravo ! Ce que vous faites est extraordinaire […]. L’idée d’un prix décerné à un jeune poète, d’une soirée crypte et d’un recueil, tout cela me paraît très excitant. Très volontiers, ma bénédiction païenne, au vin rouge !!! » C’est ainsi que le prix de la Crypte est créé en 1984 afin de récompenser le premier recueil d’un poète ou d’une poétesse francophone de moins de trente ans, lequel sera imprimé à trois cents exemplaires. Bien qu’elle n’ait guère publié elle-même de poésie, Marie-Louise s’investit généreusement dans l’entreprise. Non seulement elle est membre active du jury, mais, de 1985 à 2000, elle rédige pas moins de dix petites préfaces pour les auteurs primés : Bruno Dey, Élisabeth Jayat, Éric Sautou, Jacques Duvergé, Cyril Gadou, David Patsouris, Khaled Ezzedine, Gilles Thévenot, François Pernel, David Remazeilles.
Entretemps, elle ne délaisse pas la création romanesque. Elle a rédigé une histoire compliquée de cinq-cents-cinquante pages qu’elle intitule Le brouillon avant de l’envoyer chez Gallimard puis d’autres éditeurs, ne récoltant que refus ou silences – Raymond Queneau, qui la soutenait, est mort en 1976. Les élagages qu’elle s’impose ne résolvent rien. Elle confie une copie du manuscrit à son ami Lalaude, qui répond avec un mélange de tact et de grande clairvoyance. « Vous n’avez pas fait, dans Le brouillon, cet effort d’équilibre mesuré. Votre roman est plutôt une rhapsodie qui se plait à juxtaposer et à confondre les existences, les personnes rêvées, les morts lointains et récents, les vivants, à mêler les générations, les temps et les époques […]. Pour intéressants qu’ils puissent vous paraitre, vos personnages accessoires et accidentels n’ont pas de place dans un roman digne de ce nom ; si vous les aimez tant, ils pourront trouver place dans des nouvelles ; leur disparition assurera une sérieuse économie des couts, une lecture aisée et rapide, et donc de meilleures ventes […]. Vous avez tout sacrifié au bonheur d’une véritable errance romanesque, aux vagabondages que vous aimez tant »[5]. Ajoutons que, jusqu’à ce jour, Le brouillon est resté inédit.
Malgré son fort ancrage français, Marie-Louise conserve des liens étroits avec la Belgique. En témoignent des entretiens radiophoniques avec André Gascht (1975) et Jacques Bourlez (1977), des clichés de Nicole Hellyn, l’inusable amitié de « Mimi » De Keyser, le mémoire qu’en 1989 une étudiante de l’U.C.L. consacre au Trajet. La romancière séjourne chez Eugénie à Etterbeek en février 1993, époque où la revue Textyles publie le numéro spécial Romancières de Belgique dirigé par Ginette Michaux. Il consacre à Marie-Louise Haumont un dossier de septante-cinq pages, avec un témoignage d’Eugénie De Keyser, des articles de Francine Thyrion, Daniel Laroche, Ana Gonzalez-Salvador, Heinz Klüppelholz, mais aussi la lettre citée de Jean Lalaude et deux brefs récits inédits de l’autrice. C’est à ce jour le travail critique le plus ambitieux qui ait été consacré à l’écrivaine.
L’échec du Brouillon l’a-t-il définitivement découragée d’écrire des romans ? Quoi qu’il en soit, les années suivantes paraissent deux recueils comportant chacun deux nouvelles. Un si petit royaume[6] met en scène une fillette victime d’un arrêt pathologique de la croissance ; de sa chaise longue installée sur le balcon en façade, elle se plait à regarder les passants. Plus modeste encore, l’héroïne d’Une à une, les marches… est affectée au nettoyage quotidien d’un grand escalier de marbre ; récemment veuve, elle trouve dans cette tâche la circonstance la plus appropriée à son incurable deuil.
Vient ensuite, en 1999, Une nuit à San Martin Pinario suivi de Le dernier tango de Tobie Stern[7]. Très bref, le premier récit met en scène une voyageuse arrivée à Compostelle avec trois amis. La nuit, dans un couvent, elle est réveillée par de sauvages cris de femme, frappe à la porte de la chambre voisine où une sorte de duègne lui prodigue des explications incompréhensibles, tandis que derrière elle se tient une trentenaire immobile et silencieuse. Crise d’angoisse ? Drame familial ? Le lecteur n’en saura pas plus, mais l’art de la conteuse donne à cette anecdote apparemment simpliste un relief saisissant… Au contraire, l’histoire de Tobie Stern s’étale sur de longues années. Riche gantier à Melbourne, il mène une vie rangée entre réussite commerciale, admiration envers son épouse aristocrate, souvenir persistant de sa grand-mère juive Beata, respect pour son concurrent Mr Gladstone-Miller. Lors d’une promenade matinale, sans aucun signe avant-coureur, il s’affaisse et rend son dernier souffle…
Au début des années 2000, à 80 ans passés, Marie-Louise décide de finir sa vie en Belgique où lui restent quelques amis et une lointaine famille. Elle emménage dans un appartement avenue de Monte Carlo à Forest et semble délaisser toute activité littéraire. Le 7 février 2012, elle meurt à l’âge de 93 ans, suivie de peu par sa grande amie Eugénie.
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Avant tout, Marie-Louise Haumont est une fabulatrice hors du commun. Surdouée pour inventer des histoires, elle prend visiblement plaisir à échafauder les intrigues, à les détailler, à mettre en scène des personnages contrastés, à croiser le présent et le passé, à doser le névralgique et l’anecdotique. À plusieurs reprises, elle semble même débordée par son propre élan, dans Comme […] et dans L’éponge ; quant au Brouillon inédit, la lettre de Jean Lalaude suggère que la verve narratrice y trouve une sorte d’apogée, au point de verser dans le désordonné. De ce point de vue, Le trajet – le titre n’est pas innocent – apparait plus maitrisé, le fil conducteur du récit restant constamment perceptible ; sans doute cette clarté a‑t-elle contribué au succès public du roman et à l’attribution du prix Femina. Davantage encore les nouvelles, de par la nature du genre, leur grande brièveté et l’art incisif de l’autrice, présentent une structure limpide ; le format, sans conteste, lui convient particulièrement, et l’on regrette qu’elle n’en ait pas publié davantage. Toute l’œuvre, au demeurant, est enlevée dans un style d’une grande netteté, aisé sans être maniéré, sobre sans être sec, loin de toute forme de coquetterie ou de pathos.
L’imaginaire de l’autrice n’est ni exotique, ni excentrique. Mauriacien pourrait-on dire. Elle trouve son inspiration dans un univers qu’elle connait bien, la moyenne bourgeoisie cultivée des années 1950, l’accent étant mis sur le monde des adultes – l’enfance n’est évoquée que sous les angles du souvenir personnel ou de l’observation passagère. Plus précisément, c’est l’univers féminin qui focalise l’attention, avec son côté hésitant, ses frustrations, sa mémoire sélective, son interprétation idiosyncrasique des évènements. Souvent infidèles, les maris – monsieur Pline, le Pascal et plusieurs hommes du Trajet, le père de François Crèvecœur – sont présentés comme des êtres distants, égocentriques, peu sensibles aux états d’âme de leur compagne. Si elles ne sont pas idéalisées, les épouses témoignent généralement, envers l’infidèle, d’un étrange fatalisme mâtiné de rancœur. Bref, les rôles féminins et masculins, sans aller jusqu’à la caricature, sont étroitement “typés”. Fait significatif, aucun divorce, aucun couple illégitime n’apparait dans ces récits : le lien conjugal est pour la romancière un immuable paramètre narratif.
Une thématique insistante traverse cet univers : celle de la vie par procuration, qui consiste à “faire comme”, ou “comme si”[8]. Notons qu’en 1976, Marie-Louise Haumont publie dans Marginales un article intitulé Goethe débarrassé de Goethe, où elle commente un roman d’Ulrich Plenzdorf en ces termes : « Werther devient pour Edgar vêtement, déguisement, masque. Sa pudeur y trouve son compte mais aussi un sens malicieux du canular […]. Bientôt Werther sera au jeune [Edgar] arme et armure. » Certes, une Suzanne Pline n’accapare pas la personnalité d’un‑e autre, mais elle compense une quotidienneté frustrante par de pléthoriques souvenirs familiaux, auxquels s’adjoignent les conversations avec ses clientes : son vécu actuel y perd toute consistance – ce que soulignent sa vue et son ouïe déclinantes – au profit d’un monde lointain, virtuel, où elle s’efforce de fixer sa vraie place… Chez l’héroïne – jamais nommée – du Trajet, le jeu du dédoublement est nettement plus fort et plus explicite : rêvant éveillée qu’elle est la compagne de d’Artagnan, elle se complait jour après jour dans cette fiction régressive – où elle finit par basculer sur un mode confusionnel quand se produit le choc final avec le réel : Pascal en aime une autre.
Ce processus prend une extension accrue dans L’éponge. Doué d’un “moi” faible et perméable, le héros s’identifie volontiers chaque soir à un nouveau personnage de théâtre. Mais c’est un drame bien réel qui va tout dévaster. Alors qu’elle répétait une opérette – ce qui équivaut à la fiction d’une fiction –, sa belle-mère doit être remplacée par sa propre fille, qu’elle finit par tuer dans une crise de jalousie : la confrontation des doubles s’est faite rivalité destructrice. François abandonne alors son métier : « plus jamais je ne ferai “comme si” », quitte à redevenir « personne ». Chacun à sa façon, les romans de Marie-Louise Haumont explorent donc la schize entre vie réelle et vie virtuelle, la difficulté de coïncider avec soi-même et la puissance du faire-semblant. Les trois intrigues en effet débouchent sur un naufrage, de gravité croissante : l’étiolement du contact physique et verbal dans le couple (Comme), le basculement dans le délire (Le trajet), le meurtre et la régression sociale (L’éponge).
L’attachement de l’autrice à cette thématique se réaffirme dans les nouvelles. Un si petit royaume, c’est ce balcon en façade d’où la fillette promise à une brillante carrière de danseuse, mais devenue paraplégique, regarde défiler les passants : jouant à la Reine d’Angleterre, elle leur adresse un beau geste de la main… Quant au brillant gantier juif Tobie Stern, il « menait à son corps défendant une double vie » dont l’une était à la fois secrète et irrationnelle, nourrie de ses souvenirs de petit immigrant ukrainien. Son épouse hautaine ayant un jour déclaré horripilantes « toutes ces vieilles Juives », le personnage public qu’il s’était soigneusement construit s’effondre et sa vie s’éteint telle une flamme. C’est dire à quel point, une fois de plus, le moi réel du héros ou de l’héroïne est suspendu à son double virtuel, lequel est devenu pour lui (pour elle) une sorte de prothèse vitale, à la fois indispensable et peu fiable.
Une question demeure, celle de la relation entre l’imaginaire très “bourgeois” de la romancière et la thématique du dédoublement destructeur. Le monde social qu’elle décrit est tout entier sous l’empire des normes et des convenances : liens coercitifs du mariage, exercice d’une profession honorable, respect de l’autorité, etc. Nul personnage de révolté·e, si ce n’est fugitivement Marie Cazizé dans Le trajet. Ce tableau a quelque chose d’étouffant et de passéiste, les transgressions telles que mensonges ou infidélités maritales ne faisant que confirmer l’omnipotence d’un système aliénant. Les véritables failles, seules porteuses d’une vérité d’ailleurs énigmatique, ne peuvent se produire que dans un espace autre, celui du psychisme individuel : les héroïnes et les héros de Marie-Louise Haumont sont des sujets au moi fragile, réduits au faire-semblant et livrés à leur propre double sans espoir de salut, l’origine de cette dérive leur restant inconnue.
On ne peut s’empêcher de penser ici à l’antipsychiatrie d’un Franco Basaglia : la folie de l’individu ne serait que le symptôme d’une société malade, avec les relations de pouvoir et la tyrannie normalisatrice qu’elle impose à tous – idées qui se sont répandues parmi l’intelligentsia française dans les années 1960. Peut-être Marie-Louise Haumont en a‑t-elle été influencée, peut-être en a‑t-elle conçu spontanément l’intuition. En toute hypothèse, son œuvre buissonnante retient d’elles, sur le mode implicite, quelque chose d’à la fois clairvoyant et désespéré.
Daniel Laroche
[1] Extrait du Brouillon, roman inédit, Textyles, n°9, 1993. URL : https://journals.openedition.org/textyles/2031
[2] Cahiers du GRIF, n°5, 1974.
[3] Textyles, n°9, 1993. Nous devons à Eugénie De Keyser plusieurs informations relatives à cette période.
[4] Le livre a fait l’objet d’une réédition dans la collection Espace Nord en 2022.
[5] Lettre reproduite (sans date) dans Textyles.
[6] Biarritz, Abacus, 1995.
[7] Hagetmau, La Crypte, Hors coll., 1999, 24 p.
[8] Titre d’un roman de Marcel Thiry, paru en 1959.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°217 (octobre 2023)