Alain van Crugten, Korsakoff

Contamination littéraire

Alain Van CRUGTEN, Kor­sakoff, Luce Wilquin, 2003

Mise à jour 28/10/2024 : une réédi­tion du roman parait à l’au­tomne 2024 aux édi­tions MEO : Alain Van CRUGTEN, Kor­sakoff, MEO, 2024, 228 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782807004702

van crugten korsakoff luce wilquinvan crugten korsakoffEntr­er dans Kor­sakoff, le troisième ro­man d’Alain van Crugten, pro­fesseur de lit­téra­ture à l’U­ni­ver­sité de Bru­xelles, c’est plonger dans une entre­prise lit­téraire qui révèle ses règles au fur et à me­sure qu’elle se dérè­gle. Une entre­prise qui se présente, de prime abord, comme une auto­biographie, celle d’un presque homonyme du romanci­er, Alain van Cureghem, rou­quin aux orig­ines européennes et surtout brux­el­lois­es. Une auto­bi­ogra­phie qui serait celle du romanci­er alors ? Une aut­ofic­tion ?

Plus on s’en­fonce dans le livre, plus on se rend compte qu’il s’avère de plus en plus fic­tion, et qu’au­to­bi­ogra­phie il ne l’a proba­blement jamais été. En réal­ité, le nar­ra­teur est atteint du syn­drome de Kor­sakoff (qui provoque des per­tur­ba­tions de la mémoire des infor­ma­tions nou­velles alors que les sou­venirs des événe­ments loin­tains sont moins touchés) et cette mal­adie con­t­a­mine le roman même. D’ailleurs si ce nar­ra­teur a pris la plume, c’est parce qu’on le lui a de­mandé : « C’est Ruby qui m’a dit d’écrire ça. N’im­porte quoi sur moi, ma famille, les gens que je con­nais. » Puisque pour ses sou­venirs loin­tains, il n’a guère de prob­lèmes de mémoire, il s’é­tend longue­ment sur la ren­con­tre de ses par­ents à la foire du Midi, sur son enfance dans une famille catholi­co-juive tru­cu­lente, sa décou­verte et sa pas­sion des livres plutôt que celles des prières, son édu­ca­tion sen­ti­men­tale qui tient plutôt de l’é­d­u­ca­tion sex­uelle (et qui débute le jour de l’en­ter­re­ment de sa grand-mère dans l’ar­rière-bou­tique d’une fleuriste). Tout cela est racon­té de manière drôle, ten­dre, et par­fois nos­tal­gique.

Au fur et à mesure que se déploie le réc­it (réc­it qui revient volon­tiers sur lui-même et s’au­to-com­mente avec humour), on se rend compte que des incohé­rences nar­ra­tives appa­rais­sent et pren­nent de plus en plus de place, au point de vir­er car­ré­ment à la loufo­querie quand Alain van Cureghem nous racon­te ses mis­sions dans les pays de l’Est, sa par­tic­i­pa­tion à l’assassi­nat de Kennedy et son enfer­me­ment à Austin (USA) alors qu’il réside bien plus près de chez nous. En plus de son admirable con­struc­tion, ce roman fleure bon la Bel­gique du siè­cle dernier, la folie, la lib­erté, le non poli­tique­ment et lit­téraire­ment cor­rect. D’ailleurs quand on dit Bel­gique on com­met une erreur puisque le pays s’ap­pelle, dans Kor­sakoff, la Syl­davie, en hom­mage évi­dent à Tintin (mais aus­si comme signe que le nar­ra­teur perd pied dans la réal­ité). Car il y a de la bédé dans ce livre, du ci­néma (on est par­fois proche de l’u­nivers des Mon­ty Python) et aus­si beau­coup de litté­rature : à n’en pas douter s’il existe un point d’i­den­ti­fi­ca­tion entre Alain van Crugten et son presque homonyme, c’est par le goût des mots et des let­tres. Mais atten­tion, son roman ne fait pas éta­lage de cul­ture, la litté­rature n’est pas là comme mar­que de dis­tinction (au sens que Bour­dieu a don­né à ce mot), mais comme véri­ta­ble source de plai­sir et de con­nais­sance du monde.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°130 (2003)