Alain Van Crugten, Principessa

Amour précoce, amour tardif

Alain VAN CRUGTEN, Principes­sa, Luce Wilquin, 2008

van crugten principessaAu soir de sa vie, un homme décide de faire une chose qui lui tient à cœur, mais que, par crainte ou par paresse, il ne s’est jamais don­né les moyens de réalis­er : retrou­ver la trace de Monique, la femme qu’il aime en secret depuis l’en­fance. Cela fait très longtemps qu’il ne l’a plus vue, tout ce qu’il sait (ou croit savoir) est qu’elle a quit­té la Bel­gique afin d’épouser un prince ital­ien. Le voilà donc par­ti pour un «long vagabondage heureux» qui le mène de Bergame à Flo­rence, en pas­sant par Fer­rare, Ravenne, le Lido, la Romagne. Sienne. Il a résolu de s’ac­corder du temps, et du bon temps. Il loue une Alfa Roméo bleu nuit, loge dans des auberges lux­ueuses, s’achète des cos­tumes de mar­que. Il laisse sa pen­sée errer au rythme de ses pas. Il cherche des infor­ma­tions dans des cyber­cafés sur une famille prin­cière qui aurait habité la région ou les obtient auprès des gens dont il croise le chemin. Par­mi ceux-ci, un étrange per­son­nage, qui se nomme Wol­land, dit enseign­er à l’université de Bergame et offre un livre inti­t­ulé Toskà­na, oeu­vre du poète tchèque Vladimir Holan (dont les trop brefs extraits qui jalon­nent le texte ne don­nent qu’une idée assez peu con­va­in­cante. Au fil du voy­age, il le revoit (ou croit le revoir) à plusieurs repris­es, mais le mys­térieux dona­teur a dis­paru, et il s’avère qu’il n’a jamais été pro­fesseur a Bergame — peut-être même n’a-t-il jamais existé. Le pro­tag­o­niste com­mence à souf­frir de divers symp­tômes, il égare ou fait tomber des objets, il est vic­time d’un col­lap­sus qui l’oblige à garder la cham­bre une semaine. C’est alors seule­ment qu’il retrou­ve enfin celle qu’il a cher­chée tout au long de son voy­age, tout au long de sa vie. Mais la retrou­ve-t-il vrai­ment? Ou plutôt celle qu’il retrou­ve est-elle celle qu’il cher­chait? L’au­teur se garde bien de nous don­ner la réponse : il nous pro­pose pas moins de cinq ver­sions dif­férentes de cette ren­con­tre. Et le livre se con­clut sur une ultime pirou­ette : Bernard, le fils, vient chercher son fugueur de père, au terme d’une quête qui l’amène à son tour à sil­lon­ner l’I­tal­ie, comme si l’his­toire était des­tinée à se répéter indéfin­i­ment.
Principes­sa est un livre à la fois ambitieux et léger. C’est une médi­ta­tion sur le temps qui passe, sur la jeunesse enfuie, sur les illu­sions de l’amour, sur la rel­a­tiv­ité des choses, sur le jeu de la réal­ité et des apparences. Qui est ce pro­fesseur Wol­land qui dis­paraît sans laiss­er de traces? Que penser de ce prénom de Mon­i­ca, qui revient telle une ritour­nelle, porté par dif­férentes femmes ou fil­lettes? Que penser de Mon­i­ca elle-même, cette fille si belle, pleine de gai­eté et de sim­plic­ité, qui fera car­rière comme mod­èle et que l’on rever­ra sur des pan­neaux pub­lic­i­taires, plus resplendis­sante que jamais? Tout cela a- t‑il seule­ment existé, ou n’est-ce que le fruit de l’imag­i­na­tion trop fer­tile du voyageur, du désir qui à la fois le pousse et l’aveu­gle? Le roman peut se lire comme une énième vari­a­tion sur le thème faustien du vieil homme qui vend son âme au dia­ble en échange d’une sec­onde jeunesse. Ou comme une quête ini­ti­a­tique du Graal, où le per­son­nage, pour trou­ver l’amour, doit chercher son chemin dans la forêt des faux sem­blants, tri­om­pher des sor­tilèges qui sur­gis­sent à chaque détour du chemin. Ou encore comme un jeu de pistes inachevé, de chemins qui se mènent nulle part, truf­fé de références à Dante, à Chré­tien de Troyes, à Cer­vantes, à Sterne, à Wilde, à quelques autres encore… Des références qui ris­queraient d’écras­er quelque peu le texte, si celui-ci ne pou­vait aus­si se lire au pre­mier degré, comme le réc­it d’un voy­age sen­ti­men­tal et nos­tal­gique. Ce qui en fait le charme est incon­testable­ment le ton alerte que l’au­teur a su trou­ver, l’al­lé­gresse qui empêche le côté mor­bide de pren­dre le dessus, — en un mot la lumi­nosité.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)