Régine Vandamme, Ma mère à boire

Ma mère, mode d’emploi

Régine VANDAMMEMa mère à boire, Cas­tor astral, 2001

vandamme ma mere a boireDans ce pre­mier roman, Régine Van­damme a choisi de lever un coin du voile sur le vaste domaine des rela­tions entre mère et fille. En par­courant le livre, une chose frappe d’emblée. La plu­part des courts chapitres qui le con­stituent com­mencent pré­cisé­ment par ces deux mots : « Ma mère », répétés comme une for­mule ri­tuelle, une ritour­nelle obsé­dante. « Ma mère fume », « Ma mère boit », « Ma mère a mal aux dents », « Ma mère va chez le psy »… On croi­rait l’énon­cé de ces sujets de rédac­tions que l’on nous don­nait à l’é­cole pri­maire. Et en élève zélée, non moins que douée, ce n’est pas un por­trait que la nar­ra­trice fait de sa mère, mais dix, vingt, cinquante. Le procédé aurait pu être las­sant, tomber dans le cat­a­logue ou se réduire à une suite de vari­a­tions sur un thème imposé : il est au con­traire touchant et juste. A elle seule la répéti­tion mon­tre com­bi­en est grande l’in­flu­ence exer­cée sur sa fille par cette mère qui est partout (et dont l’om­niprésence n’est jamais si man­i­feste que lorsqu’elle est ab­sente) ; qui envahit chaque instant de son exis­tence, pre­mière pen­sée du matin, souf­fle qui donne la vie. Le livre s’ou­vre d’ailleurs symbo­liquement sur la langue mater­nelle, ce flat­te vlaams qui ne sert qu’à échang­er des banal­ités météorologiques. Mais il dit en cha­cune de ses pages la dif­fi­culté de com­mu­ni­quer : c’est pourquoi la nar­ra­trice ne cesse de revenir vers son objet, par l’ef­fet d’une fas­ci­na­tion-répul­­sion apparem­ment inépuis­able, d’une secrète et para­doxale admi­ra­tion tein­tée de dégoût et de colère ren­trée.

Car cette mère, comme on dit famil­ière­ment, il faut « se la far­cir ». Depuis le jour où elle a décidé de larguer les amar­res et de s’en aller vivre en Espagne une his­toire d’amour qui a fait naufrage, son exis­tence n’a plus été qu’une lente descente aux enfers, un sui­cide à peine déguisé. Malade, déprimée, elle laisse sa vie par­tir à vau-l’eau. Elle s’isole, passe son temps devant la télévi­sion, se réfugie chaque jour davan­tage dans la dépen­dance. Son corps se dégrade au même rythme que son esprit. La nar­ra­trice jette sur cette évo­lu­tion un regard sans agres­siv­ité, mais aus­si sans com­plai­sance. Elle a des mots durs, insoute­nables presque, pour décrire la déchéance physique de sa mère, cette « épave », cette « charogne » en qui elle a du mal à recon­naître la femme à la beauté altière qui lui a don­né le jour. « Ma mère est un corps qui fuit », résume-t-elle bru­tale­ment. Elle évoque la décrépi­tude jusque dans ses aspects les plus sor­dides : la perte des cheveux due à la chi­miothérapie, la saleté incrustée dans les ongles des pieds, la peau naguère si soignée et qui « n’est plus qu’un chif­fon de rides sur lequel flot­tent molle­ment ses seins comme des pois­sons morts sur leur flanc ».

La thé­ma­tique du sein mater­nel tra­verse le livre comme un leit­mo­tiv, de même que l’évo­ca­tion des odeurs : « Ma mère rem­plit l’air, l’e­space, le temps de ses odeurs : fumée de cig­a­rette, vin, par­fum capi­teux par-dessus, re­lents de cui­sine. Toutes ces odeurs mêlées mas­quent la sienne. » Si ces préoc­cu­pa­tions occu­pent une telle place dans les pen­sées de la nar­ra­trice, c’est parce qu’un jour quelque chose a fait défaut : l’amour, la parole qui dit l’amour. Le désir d’être aimée et d’aimer en retour qui lui fait vouloir, con­tre elle-même, le salut de cette mère à la dérive : « Je ne suis pas prête à la per­dre avant d’être sûre qu’elle m’en­tende lui dire que je l’aime. » Régine Van­damme a réus­si, dans ce pre­mier livre, un por­trait à la fois plein de nuance et de vio­lence, où l’am­pleur et l’hor­reur du drame quo­ti­di­en se man­i­fes­tent dans l’obser­vation minu­tieuse des petites choses. De quoi balis­er un peu plus le vaste ter­ri­toire des rela­tions famil­iales ; un ter­ri­toire dont on n’a ja­mais fait le tour, dont chacun(e) doit redessi­ner à sa façon la car­togra­phie mou­vante. Tout au plus pour­rait-on par­fois lui repro­cher de fil­er un peu trop la métaphore, de se laiss­er aller à des jeux de mots dis­pens­ables, ou les deux à la fois (« Et nous, petits fan­tassins de sa fan­taisie, nous allions avec des mines imper­son­nelles, au front d’acar­iâtres marchands de tabac, lui acheter sa bombe à retarde­ment, en petites douilles au garde-à-vous dans un étui sur lequel… », etc.). Mais en dépit de cet excès ponctuel de vir­tu­osité, il ne fait pas de doute que, par la force de son con­tenu, ce livre par­lera à beau­coup de femmes — et aus­si, on l’e­spère, à beau­coup d’hommes.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°118 (2001)