Régine Vandamme, Ma voix basse

J’aime le mot « bigarrure »

Régine VANDAMME, Ma voix basse, Cas­tor astral, 2004

vandamme ma voix basseOui, j’aime ce mot, que je reprends à la suite de Régine Van­damme qui l’aime aus­si, et parce qu’il con­vient à la couleur de son deux­ième roman, Ma voix basse. Le terme « bigar­rure » est, dans son sens pre­mier, posi­tif. Il désigne la va­riété, la diver­sité et peut en van­ter l’é­clat. Toute au plaisir de l’écri­t­ure, l’au­teure prend avec le texte la lib­erté de l’organisa­tion, la lib­erté de se dire. Se fier au déroule­ment de sa pen­sée, à son flux, dis­ait Virgi­nia Woolf, est le seul fil con­duc­teur qu’elle adopte et qui per­me­tte d’ac­col­er le rire à la colère, la douceur à la vio­lence, le tous-les-jours à l’ex­cep­tion ou le détail à l’ensem­ble.

Mais lib­erté ne sig­ni­fie pas désor­dre. S’im­pose à celle qui se livre « une dis­tance sani­taire que seuls les mots agencés d’une cer­taine manière autorisent ». En amont de ce texte plus guidé qu’on pour­rait le croire, il y a un plan, que résu­ment dix-neuf ques­tions, apparem­ment banales, quo­ti­di­ennes en tout cas : elles vont déclencher un afflux de répons­es, entre mélan­col­ie et exubé­rance. Jail­lies du plus intime de la con­science de la nar­ra­trice comme de l’im­mé­di­ateté la plus machi­nale, elles traduisent son vécu, son imag­i­naire, ses espoirs. Qui pose ces ques­tions ? Per­son­ne n’est nom­mé et peu importe d’ailleurs, car les répons­es s’adressent autant à tous qu’à une per­son­ne pré­cise, par­fois recon­naiss­able à l’in­ter­pel­la­tion ou à l’in­flex­ion. Chaque phrase de ré­ponse, affir­ma­tive ou néga­tive, fait mouche, diverse­ment. Cha­cune réclame une lec­ture par­ti­c­ulière, nous fait réfléchir, nous touche en quelque manière. Nous jouons avec elle, la soupesons, la goû­tons. Se suc­cè­dent ain­si une série de signes d’é­ton­nement ou de re­connaissance, de petits plaisirs à part soi, comme leur énon­cé. On se dit, tiens, moi aus­si. Ou, tiens, moi non. Tou­jours, quel­que chose résonne en nous à cette confi­dence. Au-delà de ses fam­i­liers — enfant, par­ent, mari ou com­pagnon —, de ses amis ou de plus loin­taines per­son­nes par­fois entre­vues ou ren­con­trées, qu’elle dis­tingue par la forme polie ou non, par le phrasé réservé ou expan­sif, Régine Van­damme s’adresse peut-être à tous, mais surtout à elle-même. Son pro­jet serait alors de faire le compte de — on songe irré­sistible­ment à Perec —, le compte de ce qu’elle est, de ce qu’elle aime, de ce qu’elle attend ou de ce qu’elle veut… (restent quinze caté­gories de curiosa qu’elle explore). Cela donne un cat­a­logue touf­fu, mais ordon­né bien qu’y défer­lent à la vi­tesse de la pen­sée toutes sortes de considéra­tions qui se rap­prochent du jour­nal intime. Toutes cor­re­spon­dances entre les nota­tions ou col­li­sions inat­ten­dues entre les pro­pos les plus dif­férents sont soumis­es à un des­sein poé­tique : la reprise litanique d’un même mod­èle de phrase et puis de son con­traire, tout à fait symétrique, fait sens à son tour, comme le ferait dans un poème toute autre récur­rence phonique. Le résul­tat est dou­ble. Révéla­teur de l’in­time et de l’in­fime, de l’humeur, de la sen­si­bil­ité et de la réflex­ion d’une femme qui s’ex­prime à voix basse mais libre­ment, le livre se fait aus­si chronique plurielle, de notre temps, du temps des femmes, de l’écri­t­ure elle-même.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°132 (2004)