Raoul Vaneigem, De l’inhumanité de la religion

Homo religiosus

Raoul VANEIGEM, De l’inhumanité de la reli­gion, Denoël, 2000

vaneigem de l'inhumanité de la religionL’épigraphe de l’a­vant-pro­pos est de Voltaire : « On dit que je me répète. Je cesserai de me répéter quand on se cor­rig­era.» : On se sou­vient de l’i­con­o­claste Résis­tance au chris­tian­isme. Mais le seul souci n’est pas, ici, d’écras­er l’in­fâme : « Exam­in­er ce qui sub­siste en nous de com­porte­ments religieux, jusque dans le mépris le plus avéré de la reli­gion, voilà ce qui m’a paru digne de quelques lignes. » Leçon de préhis­toire. Qu’est-ce qui, dans les temps prénéolithiques, pré­side à la nais­sance de l’homo reli­gio­sus ?

Il a délais­sé son petit par­adis légu­mi­er, où se mijote douce­ment la pre­mière cui­sine, pour aller à la chas­se. S’y exac­er­bent d’au­tant plus son agres­siv­ité et sa ruse qu’il lui faut délim­iter son ter­ri­toire cynégé­tique : voici des pro­prié­taires et des expro­priés. Le pré­da­teur dévelop­pera, pour échap­per aux aléas du chaos naturel, sa sci­ence de l’adap­ta­tion : labeur, labour, com­merce. C’est pass­er ain­si à une « économie d’ex­ploita­tion » où les paysans s’en remet­tent aux maîtres du soin de les pro­téger : « Dès cet instant s’en­gen­dre la race fan­tas­tique et extrater­restre des Dieux. » C’en est fini de l’homme de désirs : lui suc­cè­dent l’homme « pro­duc­teur et pro­duit de la marchan­dise », les appro­pri­a­tions et les guer­res, sous le regard nar­quois de Dieux qui con­tre­sig­nent « la vérité de l’ex­ploita­tion ter­restre » et entéri­nent « la lâcheté de ceux qui s’y résig­nent ». Le doigt est mis, in saec­u­la saecu­lo­rum, dans l’en­grenage. L’e­sprit de sac­ri­fice, la ter­reur sacrée, le mal pré­ten­du­ment inhérent à la nature humaine, la con­jonc­tion des asservisse­ments économique et religieux, la forg­erie des évangiles, la col­lu­sion entre la sci­ence et l’é­conomie (la théorie dar­wini­enne du strug­gle for life s’éla­bore au plus fort de la con­cur­rence cap­i­tal­iste), la misog­y­nie de l’ensem­ble des reli­gions (le dalaï-lama vitupère de la femme, « la cité abjecte du corps / Avec ses trous excré­tant les élé­ments » (sic !), la sclérose de l’ac­tiv­ité ludique en un rit­uel rabâcheur, la réus­site finan­cière iden­ti­fiée (par les calvin­istes) à la grâce divine, la vente catholique du par­adis à tem­péra­ment…

À rebours, Vaneigem plaide pour un « dépasse­ment de la reli­gion » au moyen d’un ren­verse­ment de per­spec­tive tel que, si « les désirs avortés engen­drent les Dieux, les désirs engen­drés les font avorter. » La reli­gion ne serait plus, dès lors, comme elle le fut prim­i­tive­ment, qu’une « alliance uni­verselle entre toutes les formes du vivant. »
La démon­stra­tion his­torique (« Je me con­tente d’ex­pos­er mon point de vue. Le partage, le récuse, l’ig­nore qui veut. ») à laque­lle se livre l’es­say­iste ne lui inter­dit (c’est sa pente et sa pat­te et sa plume de jadis et de naguère) ni l’élé­gance styl­is­tique, ni la vio­lence impré­ca­toire, ni le prophétisme tran­quille, ni la fidél­ité niet­zschéenne. L’élé­gance de l’écri­t­ure : « une infinie brassée d’as­so­nances, de con­cor­dances, de rimes, d’é­chos dont les secrètes écri­t­ures du corps que sont les rêves nous offrent les brouil­lons. » Quelques sub­jonc­tifs témoigneront qu’un dis­cours sub­ver­sif peut s’of­frir les armes du dis­cours de pré­ten­dus maîtres.

La vio­lence impré­ca­toire. A tra­vers des emprunts à Cio­ran, à Crev­el. Con­tre le chris­tian­isme : « la répug­nante effigie de son messie Jésus écartelé sur l’ar­bre mort de la croix. »

Le prophétisme tran­quille : « Nous atteignons le terme d’une course folle où la mort menait le monde. Au-delà des dans­es macabres du passé, nous com­mençons d’ap­pren­dre, dans le tour­bil­lon d’une vie nais­sante, les pre­miers pas de l’en­fance.»
Enfin, la fidél­ité niet­zschéenne : « Je ne veux pas être suivi, j’aspire seule­ment à être précédé. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°113 (2000)