Raoul Vaneigem, L’ère des créateurs

Vous avez dit berzerk ?

Raoul VANEIGEM, L’ère des créa­teurs, Com­plexe, 2002

vaneigem l'ère des createursPage 69 : « Le ter­ror­isme n’est rien d’autre que la rage aveu­gle des ménades, le débor­de­ment du berz­erk… » J’ai fouil­lé tous les dic­tio­n­naires (jusqu’au Tré­sor de la langue française, aujour­d’hui disponible sur la Toile, c’est une mer­veille !) : pas trace de ce foutu « berz­erk » ! Le mot est-il venu à Vaneigem de son en­fance, ici évo­quée à maintes repris­es pour mar­quer à quel point elle enraci­na en lui, d’une part, « la rageuse opin­ion qu’une so­ciété si hos­tile à la vie (son été 42 fut aus­si, d’une cer­taine manière, celui du film de Robert Mul­li­gan — bru­tale et igno­ble fa­miliarité de la mort) méri­tait l’anéantisse­ment sans appel » et, d’autre part, l’en­vie « d’ense­mencer le désert… »

C’est répéter l’exécra­tion du monde de la survie, c’est en revanche imag­in­er l’alchimie du bon­heur. C’est vitupér­er l’en­nui, l’ab­sence de la pas­sion, la sanc­ti­fi­ca­tion du re­noncement, l’oblig­a­tion de tout pay­er, la « parure des apparences » (Cio­ran), l’inanité/insanité du spec­ta­cle, la toute-puis­­sance du fric, le respect de la hiérar­chie, la laideur urbaine : ce qui fut dénon­cé par l’In­ter­na­tionale sit­u­a­tion­niste dès 1957, par le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions dix ans plus tard. A l’op­posé, c’est recom­man­der raf­fine­ment du vivant, de ses désirs et de ses plaisirs, la ten­dresse, la gra­tu­ité, la générosité ; c’est enfin, et tel est l’ob­jet de ce dernier livre, pro­pos­er de con­stru­ire un monde comme une œuvre d’art, comme un poème ; dis­ons plutôt que le poème ne serait pas autre chose que « la con­struc­tion d’une vie pas­sion­nante ». Le mot « poème » est à enten­dre large­ment, dans le sens du poïein grec : Vaneigem in­vite aus­si bien le cuisinier, le jar­dinier et le poète que le sculp­teur, le musi­cien et le chercheur sci­en­tifique à réin­ven­ter la vie, à en tiss­er les nou­veaux réseaux « selon une poé­tique » où se con­jugueraient plaisir de créer et « œuvre de plaisir ». De ce poème, on déchiffre le brouil­lon dès les antiques civil­i­sa­tions de la cueil­lette. A ce pro­pos, dis­sipons un malen­ten­du (il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas en­tendre) : Vaneigem n’a jamais pré­ten­du que les civil­i­sa­tions du paléolithique connais­saient le par­adis ter­restre tel que décrit par Hésiode ; elles ont con­sti­tué « des champs d’évo­lu­tion tan­tôt régres­sive, tan­tôt progres­sive sur le chemin d’un véri­ta­ble développe­ment humain ». Jusqu’à aujour­d’hui où, comme le pré­tend Vaneigem avec la « pai­sible vio­lence » qu’on lui con­naît, « une nou­velle forme de cueil­lette est en train de naître de l’al­liance entre le génie humain et la nature ». Et l’es­say­iste de se défendre, dans une « apos­tille sur le reproche d’u­topie qui [lui] est com­muné­ment adressé », en dis­tin­guant les nou­velles valeurs qui s’affir­ment : une pro­duc­tion davan­tage fondée sur les éner­gies naturelles gra­tu­ites et renouve­lables, l’émer­gence d’une « con­science ci­toyenne » con­stru­isant le bon­heur de tous à par­tir de celui de cha­cun, l’im­por­tance gran­dissante accordée à l’é­cole et à l’ac­tion des femmes (pour ma part, je m’avoue sur ce point davan­tage espérant que croy­ant), « la redé­cou­verte du corps comme lieu de jouis­sance créa­trice », enfin le pro­grès de la créa­tivité.

Dans ce dernier domaine, Vaneigem rend un hom­mage appuyé aux pra­ti­quants de l’art dit brut, ou naïf (le fac­teur Cheval, Ray­mond Isidore dit Picas­si­ette, le douanier Rousseau, Gas­ton Chais­sac entre autres) par cette superbe for­mule, qui pour­rait aus­si bien le définir : « ils se tien­nent droit dans l’e­space d’un rêve, qui est celui de la vie à laque­lle ils aspirent. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°123 (2002)