Raoul Vaneigem, Les hérésies

L’indomptable volonté de vivre

Raoul VANEIGEM, Les hérésies, P.U.F., coll. « Que sais-je », 1994

vaneigem les heresiesÀ une époque où tout se présente comme don­né, où le néces­saire ne s’embarrasse guère du néces­si­teux, qu’est-il encore lais­sé à notre appré­ci­a­tion, à notre lib­erté de choix ? Pec­ca­dilles. L’im­peri­um de la rai­son a re­couvert de sa prépo­tence jusqu’à l’om­bre de sa con­tra­dic­tion. L’hu­man­isme, à faire flèche de tout bois, s’est enfon­cé une large écharde qu’une main trem­blante s’ef­force de guider vers sa cible. L’ortho­dox­ie est par­tout, jusque et y com­pris dans le fait de s’y oppos­er. Il peut être de bon ton de dis­son­er, il peut être de bon goût de dégoûter. Que s’est-il passé ? Qu’est donc le temps devenu ?

C’est à ces belles réflex­ions que Raoul Vaneigem, par le truche­ment d’un passé de choix (haere­sis, en grec), nous con­vie dans Les hérésies. Que celles-ci parais­sent dans une col­lec­tion uni­ver­si­taire, ligne du savoir et de la rai­son, eût pu faire sourire l’au­teur du Livre des plaisirs. Mais on goûtera la gageure de résumer en 123 pages plus de vingt-cinq siè­cles d’in­soumis­sion, plus de deux mille ans d’une his­toire en marge qui ne laisse pas d’en­traîn­er der­rière elle un sil­lon de lumière. Qu’on ne s’y trompe pas. Si la somme des con­nais­sances ici exposées a dû deman­der des années de recherch­es, il ne s’ag­it en rien d’un tra­vail d’éru­di­tion, de savoir pour le savoir qui fix­erait, une fois pour toute, l’en­cy­clopédie de ce qu’il y a à con­naître.

Bien plutôt retrou­ve-t-on chez Raoul Vaneigem cette jouis­sance d’ar­pen­ter les sen­tiers de tra­verse où affleure la vraie vie pas tou­jours si absente, où s’in­ner­vent les tis­sus capil­laires du vivant qui, des gnos­tiques des cultes fusion­nels aux scep­tiques du 16esiè­cle, ren­dent au Libre-Esprit ses fac­ultés de mou­ve­ment.

Si c’est l’ortho­dox­ie qui fait les hérésies, Vaneigem sait mon­tr­er les dis­si­dences et les courants divers — dont le chris­tian­isme — qui agi­tent déjà le judaïsme. C’est en 325, au con­cile de Nicée, que l’empereur romain Con­stan­tin, par pure rai­son poli­tique, in­vestit le catholi­cisme en reli­gion d’é­tat. Dès ce moment, l’im­pos­ture, la fal­si­fi­ca­tion d’un passé que l’on voudra glo­rieux, imma­culé, ne le cédera en rien à l’in­famie. Ce petit livre de Vaneigem démonte les rouages d’une machine infer­nale — inven­tion des apôtres, idéal­i­sa­tion de la vie du Christ, inex­is­tence des papes au début de l’ère chré­ti­enne, anti­data­tion des textes de­venus sacrés, etc. — qui n’a eu de cesse d’im­pos­er l’idéolo­gie d’un appareil d’é­tat. Bien sûr tout cela est mon­tré trop rapide­ment. La résis­tance au chris­tian­isme est un mou­ve­ment de longue haleine auquel Raoul Vaneigem a déjà prêté son souf­fle et que l’on con­sul­tera avan­tageuse­ment afin d’ac­centuer ses éton­nements. Fine analyse des struc­tures idéologiques, ce livre sait met­tre en évi­dence les impérat­ifs économiques ou marchands — les intérêts — qui ont présidé à la mise en place tant des reli­gions con­sti­tuées que des hérésies, véri­ta­bles con­tre-pou­voirs que l’emprise dog­ma­tique n’a sou­vent pas épargnés. His­toire de la honte et du courage, de l’ig­no­rance et de l’in­ven­tion — c’est le pro­pre de l’aven­ture humaine — Les héré­sies de Raoul Vaneigem fis­surent le bloc mono­lithique de l’His­toire et, par-delà la con­science cri­tique et l’embonpoint fin de siè­cle, rani­ment l’ét­in­celle du mer­veilleux et excipent de l’in­dompt­able volon­té de vivre.

Pierre Ver­meire


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°83 (1994)