Raoul Vaneigem, Pour une internationale du genre humain

La nouvelle Commune ou le libre emploi de notre vie

Raoul VANEIGEM, Pour une inter­na­tionale du genre humain, Le Cherche-Midi, 1999

vaneigem pour une internationale du genre humainLe bougre, on oublie qu’il a soix­ante-cinq ans… Entre deux cueil­lettes de champignons, remet­tant ses pas dans les pas de ses chers Auri­gna­ciens et Magdalé­niens, cet homme affa­ble, déli­cieux, lumi­neux com­pagnon de table, avouant un faible pour le per­nand-verge­less­es, nous a con­coc­té un nou­veau brûlot. C’est que, depuis plus de trente ans (1967 : Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions)Raoul Vaneigem reste d’une exem­plaire fidél­ité à lui-même : « La seule façon de ne pas s’a­t­ro­phi­er dans une société qui débonde en destruc­tions absur­des la rage de ne pas vivre, c’est de con­stru­ire les sit­u­a­tions où créer son bon­heur quo­ti­di­en enseigne à créer une société tou­jours plus humaine. » L’in­ter­na­tionale sit­u­a­tion­niste ne dis­ait guère autre chose… Le penseur enragé reste un penseur engagé. Dans la défense et l’il­lus­tra­tion de « l’intel­ligence sen­si­ble », grâce à laque­lle se récon­cilieront, pour œuvr­er de con­serve, la pen­sée et la vie. Dans la con­damna­tion rad­i­cale des idéolo­gies et des mythes qui précisé­ment sépar­ent — au tra­vers de leur expres­sion tan­tôt pro­fane, tan­tôt sacrée — la pen­sée du vivant. Dans l’e­spoir, fidèle­ment entretenu, qu’à la force d’in­er­tie mor­bide, qu’à la volon­té de puis­sance mor­tifère, suc­cédera une for­mi­da­ble volon­té de vivre. Dans la cer­ti­tude, con­fortée par mille signes avant-coureurs, qu’une société plus heu­reuse se pro­file.

Mais avant de la pro­pos­er, pour ensuite la con­stru­ire, table rase ! D’une écri­t­ure qui, à tra­vers chi­asmes, métaphores et clichés revi­vifiés, évoque le « ren­verse­ment de perspec­tive » tant atten­du, le grand impré­ca­teur Vaneigem vitupère une société où l’ar­gent règne en maître absolu ; où l’in­di­vidu est réi­fié en marchan­dise ; où l’in­ter­dit gar­rotte les désirs ; où le corps est aliéné ; où le tra­vail (un Vaneigem lin­guiste remar­que op­portunément que, prim­i­tive­ment, le mot désigne un instru­ment de tor­ture…) méca­nise, éreinte et angoisse ; où la reli­gion « gère l’ex­is­tence comme une lente ago­nie » ; où la valeur d’échange se sub­stitue à la valeur d’usage ; où le mou­ve­ment ouvri­er s’est mis­érable­ment bureau­cratisé.

Et l’im­pré­ca­teur de bom­barder d’une fulmi­nante philip­pique : « Grands-Prêtres, Pha­raons, empereurs divin­isés, Rois-Soleil, Saints-Pères et Petits-Pères de peu­ples embrenés dans la servi­tude volon­taire qui les oint, tous ces charog­nards titrés d’i­nanité sonore se font pay­er ici-bas rubis sur l’on­gle et déposent, pour le sauver d’une éphémère des­tinée ter­restre, leur compte crédi­teur d’é­ter­nité entre les invis­i­bles mains des maîtres de l’au-delà. »

La presse s’est récem­ment fait l’é­cho d’une décou­verte éton­nante : les incendies de fo­rêts ne sont pas défini­tive­ment dévasta­teurs ; sur la terre cal­cinée, la nature se ré­génère plus rapi­de­ment et plus diverse­ment que par la ver­tu de plan­ta­tions arti­fi­cielles. La table rase que pré­conise Vaneigem pro­met elle aus­si des moissons généreuses, pré­parées lors d’une phase tran­si­toire : le néo­capitalisme. Celui-ci suc­cède à la tyran­nie du libre-échange, au con­sumérisme infan­tile, au man­age­ment qui impose artificielle­ment l’austérité, à la « pro­liféra­tion nata­liste » crim­inelle­ment encour­agée par le chris­tian­isme et l’is­lamisme, à la médi­ocrité créa­tive. Mai 68 peut ain­si proclamer « le refus du tra­vail, du sac­ri­fice, de l’échange, du refoule­ment, du pou­voir, de l’E­tat, des idéolo­gies », réclamer de nou­veaux modes de pro­duc­tion, le recy­clage des déchets, la réor­gan­i­sa­tion de l’en­seigne­ment sur un mode ludique, assur­er l’ap­pren­tis­sage de la gra­tu­ité, célébr­er la pas­sion de créer. Aujour­d’hui, enfin, s’in­spi­rant de grands mod­èles (dont la Com­mune de Paris), et con­va­in­cu que « les enfants et les femmes sont l’a­vant-garde du genre humain », Va­neigem sug­gère que « le temps est venu de pass­er des asso­ci­a­tions de défense à des asso­ciations créa­tives capa­bles de gér­er les pro­blèmes locaux dans une per­spec­tive interna­tionale. »

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°109 (1999)