Raoul Vaneigem, Rien n’est sacré, tout peut se dire !

Quelle belle tête de mule !

Raoul VANEIGEM, Salut à Rabelais ! Une lecture au présent, Complexe, 2003
Raoul VANEIGEM, Rien n’est sacré, tout peut se dire ! Réflexions sur la liberté d’expression, La Découverte, 2003

vaneigem salut à rabelaisTerrible, ce Rabelais revisité, le plus souvent applaudi, parfois égratigné par Vaneigem : « La part la plus faible de sa pensée tient à coup sûr à cette peur et à ce mépris de la femme… » Terri­blement notre contemporain, Rabelais : lors de la « fête des crevailles », les goinfres ex­plosaient, comme on voit aujourd’hui « qu’aspirés par le terrible néant de la vie, des jeunes gens s’enflent d’idées mortes et se ceignent d’explosifs pour périr en entraî­nant leurs semblables dans la mort ».

À l’issue de cette revisite, Rabelais apparaît comme l’indéniable précurseur d’un Vaneigem opiniâtre qui persiste et signe. Et de miser sur la générosité (à l’instar d’un Gar­gantua miséricordieux envers Picrochole qui a dévasté son pays), et de recommander la correction des erreurs plutôt que le châti­ment, et de relayer le mépris affiché dans le Gargantua envers les prêtres, ces « impos­teurs […] qui empoisonnent les âmes », et de souligner l’audace impavide (dangereuse en ce temps-là) de qui se gausse de la virgi­nité de Marie en racontant un accouche­ment par l’oreille (« Mais si le vouloir de Dieu tel eût été, diriez-vous qu’il ne l’eût pu faire ? »), et de louer la célébration « de l’animalité et de son affinement », et d’ap­plaudir au progrès didactique accompli quand on passe de la première éducation dispensée à Gargantua (ennui et passivité de l’élève gavé de connaissances désincarnées) à la seconde (« une éducation permanente permettant à l’enfant de devenir adulte et à l’adulte de retrouver la curiosité émerveillée de l’enfant »), et de célébrer enfin, en point d’orgue, la fondation de l’abbaye de Thélème, « projet de société où la liberté et raf­finement des mœurs éradiqueront la barbarie des fanatismes religieux, idéologiques et marchands… »

vaneigem rien n'est sacré tout peut se direLe sujet de Rien n’est sacré, tout peut se dire avait été, jusqu’ici, moins largement abordé par Vaneigem. Qu’à cela ne tienne : la li­berté d’expression doit être « sans limite » — morale, politique ou juridique. Ça fera hurler quelques âmes trop belles pour être tout à fait honnêtes : ici hantées par l’obses­sion sécuritaire, là préconisant l’interdiction pêle-mêle des ouvrages négationnistes et du voile islamique, ailleurs frileusement ca­mouflées sous le secret d’État. À rebours, Vaneigem : « Autorisez toutes les opinions, nous saurons reconnaître les nôtres… » Interdit d’interdire, avec ce cor­rectif considérable : « L’absolue tolérance de toutes les opinions doit avoir pour fonde­ment l’intolérance absolue de toutes les bar­baries. » Y compris n’importe quelle sacrali­sation : puisque « la religion relève d’une transaction personnelle […], il est inadmis­sible qu’elle s’impose sous les dehors d’une institution, ecclésiale ou étatique, devant la­quelle il faille s’incliner ». Interdit d’inter­dire, encore, quand l’interdiction n’éradique (elle les conforterait plutôt) ni la bêtise ni l’ignominie. L’antidote ? « … la meilleure critique d’un état de fait déplorable consiste à créer la situation qui y remédie. » Interdit d’interdire, enfin, car ce serait mépriser ceux à qui s’adresse un discours nocif (raciste, sexiste, sadique, sectaire, nationaliste, etc.) et « les supposer inaptes à le rejeter comme aberrant ou ignoble ».

Toute vérité se trouvant bonne à dire, Va­neigem réserve à quelques-uns des coups de griffe meurtriers : « Ne voit-on pas l’hor­reur de l’holocauste, dont le souvenir de­vrait prémunir contre tout acte inhumain, servir de caution à une politique israélienne qui accable le peuple palestinien et accuse d’antisémitisme quiconque élève la voix pour la réprouver ? » Et pan sur le bec de la téléréalité qui magnifie spectaculairement « l’exhibitionnisme d’individus choisissant de dévoiler leurs gestes quotidiens à des millions de spectateurs […], installant ainsi de leur plein gré le système de surveillance dont George Orwell avait fait, sous le nom de Big Brother, l’arme formidable d’un pouvoir usant de la technologie à des fins totalitaires ».

De telles pages salubres, on en redemande, à notre immense provocateur !

Pol Charles


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°129 (2003)