Raoul Vaneigem, Voyage à Oarystis

La Cité des désirs

Raoul VANEIGEM, Voy­age à Oarys­tis, dessins de Giampiero Caiti, Estu­aire, 2005

vaneigem voyage a oarystisLe roman n’est pas un genre cou­tu­mi­er de l’œu­vre de Vaneigem, et s’il en écrit un pour la pre­mière fois, il ne peut être que peu com­mun. Dans ce Voy­age en Oaristys, nous péné­trons dans un univers déli­rant, foison­nant au gré d’une imag­i­na­tion libre et de désirs créa­teurs. L’u­nivers intérieur de Vaneigem sans doute, celui de sa pen­sée poli­tique aus­si, mise en pra­tique dans une cité-monde, une cité-oasis où on ne pénètre pas par sim­ple « besoin d’é­va­sion. Il faut, pour y par­venir, em­prunter les voies du cœur. Les autres chemins s’avèrent imprat­i­ca­bles ». Les vis­i­teurs du « vieux monde », celui des « sin­istres sauriens » ne sont accep­tés que pour de courts séjours desquels ils revien­dront « débar­rassés de la « nor­malité excré­men­tielle » et désireux, peut-être, de bâtir partout leur ville où le seul mode de ges­tion est le désir d’être heureux.

Le nar­ra­teur et sa com­pagne Euryménée, pas­sion­né­ment (comme il se doit) amoureux l’un de l’autre et de la vie, seront admis par l’assem­blée des citoyens (car tout se débat et se décide col­lec­tive­ment) dans ce monde où le temps n’est plus écoule­ment mesurable, mais « mo­ments de la jouis­sance, de l’accom­plissement de soi, de la créa­tion ». Une « cité des enfants » qui plutôt que de vieil­lir, ne font qu’évoluer vers « leur pro­pre vérité ». Ce sont les idées dévelop­pées par Vaneigem tout au long de son œu­vre, et plus « méthodique­ment » dans sa Déc­la­ra­tion des droits de l’être humain qui pren­nent corps dans cette fic­tion fan­tasque et fan­tas­tique, où la ville et la vie se confon­dent. « Notre ville est conçue comme une unité cor­porelle, où tous les élé­ments agis­sent en har­monie (…) cha­cun des élé­ments se trou­ve con­forté à la fois par sa pro­pre autonomie et par la solida­rité qu’il entre­tient avec l’ensem­ble ». Le seul principe est celui de la lib­erté créa­trice et exubérante. Nulle croy­ance n’est inter­dite, mais il n’y a pas de place pour les insti­tu­tions mor­tifères (« Un pays où il n’y a ni tem­ple, ni église, ni syna­gogue, ni mosquée, ni prêtre, ni pas­teur, ni gourou, ni rab­bin, ni ban­quier, ni marc­hand, ni flic, ni mil­i­taire »). La soif d’ap­pren­tis­sage est presque obses­sionnelle et la péd­a­gogie s’in­spire de l’é­d­u­ca­tion telle que l’avait conçue Rabe­lais pour Gar­gan­tua. Elle con­tin­ue même sur le pot, comme le con­state le nar­ra­teur en décou­vrant des toi­lettes fa­çonnées en « let­tres mag­nifique­ment armoriées ». Ces mêmes pots prenant par­fois canaille­ment la fig­ure de « malfai­sants ». On peut ain­si se soulager sur la tête de Napoléon ou de Lénine, tout comme des déver­soirs d’or­dure à la gueule de Staline, Hitler ou Pinochet ac­cueillent crachats et déjec­tions divers­es. Les chercheurs et inven­teurs sont foi­son, tout est bon à étudi­er, « savoir pourquoi la mer est bleue et con­naître l’in­flu­ence des fées sur la lux­u­ri­ance d’un jardin ».

Tous tra­vail­lent pour la col­lec­tiv­ité, trois heures par jour, à la recon­ver­sion des habits, des déchets organiques, à l’épu­ra­tion des eaux usées, au réaména­gement des objets en métal ou en bois. A l’in­verse de l’abrutisse­ment du tra­vail organ­isé dans le vieux monde, il se fait ici avec pas­sion (comme il se doit), et les Oarystiens s’en dis­putent par­fois la faveur.

Un monde par­fait ? Pas tout à fait. L’his­toire se ter­mine sur le com­bat de deux « puants » (désignés ain­si à cause de l’odeur de haine qu’ils déga­gent), deux « créa­tures du vieux monde » qui n’ont pas su s’en décrass­er. Les Cap­teurs d’Or­age met­tront fin au com­bat en déclen­chant un éclair qui les réduira en cen­dres… La com­mis­sion « crime sans châti­ment » se charg­era d’un rap­port et l’o­rai­son funèbre sera qu’« il n’y a ni faute ni cul­pa­bil­ité, seu­lement des erreurs ». Est-il vrai­ment pos­si­ble alors, comme le jure le nar­ra­teur en con­clu­sion, de « faire d’Oarys­tis le monde en­tier » ?

Lau­rence Van­paeschen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°139 (2005)