Jean-Pierre Verheggen, L’idiot du vieil âge

Des instituteurs immoraux

Daniel FANO, Sur les ruines de l’Europe, Carnets du dessert de lune, 2006
Jean-Pierre VERHEGGENL’idiot du vieil âge, Gallimard, 2006

verheggen l'idiot du vieil âgeJean-Pierre Verheggen est classiquement lu comme un bateleur qui fait des jeux de mots, comme un poète carnavalesque qui s’amuse de et avec la langue. Sur la foi de l’auteur lui-même, il lui est concédé quelques angoisses, comme celle de la mort ou comme, dans son dernier opus L’idiot du Vieil-Age, celle de la vieillesse. On a moins vu, me semble-t-il, que si Jean-Pierre Verheggen déboulonnait des statues, il en procurait aussi la connaissance partielle, invitant implicitement le lecteur à accomplir le reste du chemin. Ses textes sont donc moins des morceaux d’anthologie – quoiqu’il y en ait – que des morceaux d’encyclopédie, certes chahutés, détricotés, mélangés à d’autres avec une volontaire et salutaire impertinence. Leur lecture repose sur un pacte culturel sans lequel rien n’a lieu, rien n’est possible. Leur lecteur a sans doute envie de passer un bon moment, mais il ne s’amusera que s’il est averti de pénétrer dans le temple sens dessus dessous du gai savoir. Et, sous le masque aujourd’hui de «l’idiot», Jean-Pierre Verheggen apparaît davantage comme un instituteur immoral – car, bien sûr, il n’y a pas moins idiot que ces faux radotages instruits, que ces pseudos exercices d’admiration.

J’avoue avoir un faible pour les illustrations de figures de rhétorique qui recourent à la technique de l’à-peu-près phonétique (déjà chère à Willy et à Georges Fourest) et qui renouvellent la veine des fausses traductions d’expressions latines que l’on trouvait dans Ridiculum vitae. C’est souvent bien vu, et pour la figure illustrée et pour l’auteur fictivement cité – ainsi de «Sainte-Catachrèse de Lisieux» qui ne pouvait échoir qu’à «Christian Bobin in Dimanche de Pâques à Pont-l’Evêque». Mais il y a bien d’autres choses dans L’idiot du Vieil-Age : citons un chapitre entier consacré à Tintin dans les positions les moins glorieuses (il l’a bien mérité); un autre, très mythologiquement belge, aux «Fiets du bord de mer»; une invective à «Du Bellay fatigué» qui voulut quitter Rome, «boucler / sa valise et tout laisser tomber / pour s’en retourner chez Bobonne à Angers» ; et un passage en revue de la novlangue contemporaine avec ses «grands mots surfaits, surbranchés et déjà surusés, superfétatoires et supergalvaudés» comme «traçabilité», «dangerosité», «people», «proximité», «convivialité»… Comme on le constate, l’Idiot Verheggen est en forme, mais l’on perçoit mieux désormais, notamment à la lecture de ses variations sur la «Vénus» – de Milo, de Miro, du Myocarde… – que l’échevelé avant-gardiste des années 70 s’inscrit tout autant dans une tradition, celle des poètes fantaisistes de la fin du XIXe siècle.

fano sur les ruines de l'europeUn autre instituteur immoral serait Daniel Fano, qui poursuit avec Sur les ruines de l’Europe une tétralogie entamée avec L’année de la dernière chance puis Le privilège du fou. L’écrivain malaxe une ample matière où s’interpénètrent fictions paralittéraires – inspirées de romans érotiques ou d’espionnage –, détails historiques peu connus voire oubliés, informations futiles – ou traits d’érudition – sur le rock, le jazz, le show business, les joueurs d’échecs, la pratique du tatouage et du «sexe avec plu-sieurs partenaires» chez les femmes… L’ensemble tient de l’inventaire (dé)raisonné, du vertige, du cauchemar éveillé – d’une espèce aussi de délire sonore où le blabla médiatique des XXe et XXIe siècles se mêle à l’infernal boucan des bombardements de toutes les guerres modernes comme à l’explosion du «Boeing 747 de la Pan Am» au-dessus de Lockerbie le 21 décembre 1988. Ici également, le texte littéraire joue un double rôle : il dit au lecteur que cela fut, cela a existé même si l’on n’en sait plus rien, et il invite celui-ci, par son furieux mais très concerté désordre formel, à (re)donner du sens au capharnaüm de l’Histoire et de la Culture occidentale. Il est dès lors des entreprises moins légères qu’un inventaire prévertien.

Laurent Robert


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°145 (2007)