Jean-Pierre Verheggen, Portraits crachés

Anti-portraits

Jean-Pierre VERHEGGENPor­traits crachés, Som­nam­bule équiv­oque, 2005

verheggen portraits crachésVoici Por­traits crachés, un livre qui ne ressem­ble à aucun autre, dans sa con­cep­tion comme dans sa for­mu­la­tion, même s’il prend place au sein d’une œuvre qui nous a déjà valu quelques bonnes sur­pris­es ! Il s’ag­it de textes rigo­los, jubi­la­toires et ir­révérencieux con­sacrés à quelques Bel­ges célèbres. Cha­cun d’eux tient en une page et est précédé d’un cro­quis, qui sans illus­tr­er le pro­pos de l’écrivain, pro­pose une car­i­ca­ture autonome (et sou­vent féroce) du per­son­nage pub­lic dont il est ques­tion. Plusieurs dessina­teurs se relaient pour épauler Ver­heggen : Kroll, Dubus, Kanar, Nix, De Moor, Jan­nin et Lôwen­thal, Stas et d’Oul­tremont.

Pour la plu­part, les vic­times de ces por­traits font par­tie de nos con­tem­po­rains, comme, par exem­ple, Adamo, Jan Buc­quoy, Kim Cli­jsters, José Van Dam ou Fabi­enne Vande Meer­sche. Mais on croise aus­si quelques incon­tourn­ables gloires du passé (Gre­visse, Magritte ou Mau­rice Carême) et des per­son­nages fic­tifs comme Gas­ton Lagaffe, Tintin, Man­neken Pis ou saint Nico­las. La ga­lerie est hétéro­clite : hommes, femmes, Fla­mands, fran­coph­o­nes, pein­tres, spor­tifs, écrivains, acteurs, chanteurs, jour­nalistes, cinéastes, princes et prélats s’y côtoient. Tous ont néan­moins en com­mun d’être con­nus du grand pub­lic et appré­ciés des médias : on ne car­i­ca­ture bien que ce qui est recon­naiss­able. Seuls les hommes poli­tiques man­quent au ta­bleau, ce dont Ver­heggen se jus­ti­fie dans une courte pré­face en citant une con­ver­sa­tion du sous-com­man­dant Mar­cos et de l’écrivain cata­lan Manuel Vasquez Mon­tal­ban : « Le monde irait beau­coup mieux si les politi­ciens profes­sion­nels con­nais­saient un peu mieux la lit­téra­ture et un peu moins les tech­niques de mar­ket­ing. » On s’en serait douté, ce n’est donc pas pour les ménag­er que Ver­heggen a omis de cro­quer les hommes poli­tiques du pays. Faut-il con­sid­ér­er par con­séquent que ceux qui fig­urent dans ces Por­traits crachés doi­vent s’en féliciter ? Il est dif­fi­cile de ré­pondre à cette ques­tion. Le principe de ces textes con­siste à imag­in­er d’autres des­tins à nos héros nationaux : Brel de­vient un chauf­feur de tram, Paul Del­vaux un gyné­co­logue, le car­di­nal Daneels un coif­feur pour dame. Par essence, le procédé est icon­o­claste et imper­ti­nent et, bien enten­du, Verheg­gen n’hésite pas à en rajouter une couche en se mon­trant grivois ou en mul­ti­pli­ant les calem­bours les plus osés. Mais der­rière le rire se cache peut-être de la ten­dresse. Peut-être ou peut-être pas… Le jeu est, à vrai dire, assez ambigu : le ton varie quelque peu d’un texte à l’autre et il serait dif­fi­cile de dire à coup sûr qui Ver­heggen aime et qui il n’aime pas. Les liens s’étab­lis­sant entre le des­tin imag­i­naire et la véri­ta­ble iden­tité de la per­son­ne por­traiturée jouent à cet égard dif­férents rôles : par­fois ils ont trait, de manière neu­tre, à la car­rière ou à l’œu­vre de la célébrité (Geluck tra­vaille à la four­rière) et par­fois, de façon moins inno­cente, à son carac­tère ou à un point déli­cat de son cur­riculum (Pierre Mertens et Une Paix royale). Par­fois, ils sont motivés par un jeu de mots qui n’a rien à voir avec la per­son­nal­ité en ques­tion (Jacky Ickx se retrou­ve réal­isa­teur de films X), par­fois au con­traire ces calem­bours s’avèrent si­gnifiants : le nom d’Hel­mutt Lot­ti est rap­proché de celui des bon­bons Lut­ti, manière de com­par­er sa musique à de la guimauve…

À pro­pos de con­fis­eries, cette série de por­traits doit sans doute se picor­er. Mais si elle est lue d’une traite, elle pro­voque une sorte de ver­tige. Car le prin­cipe qui con­siste à imag­in­er que la vie de telle ou telle per­son­ne aurait pu être tout autre se généralise bien­tôt dans l’e­sprit et ouvre des per­spec­tives existen­tielles, qu’il n’est pas ques­tion de déve­lopper plus ample­ment ici. Là se trou­ve peut-être la portée secrète de ce petit livre apparem­ment sans pré­ten­tion.

Lau­rent Demoulin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°138 (2005)