Jean-Pierre Verheggen, Ridiculum vitae

Miam ! Des textes à goût d’os !

Jean-Pierre VERHEGGENRidicu­lum vitae : auto­bi­ogra­phie poé­tique, La dif­férence, 1994

verheggen ridicululm vitaeVoilà l’homme que je suis. Le saint homme. Ou plutôt le symp­tôme comme Lacan l’a dit et red­it. Voilà le bouf­fon, pensera-t-on. Le bouf­fon nim­bé, non pas de sa glo­ria in excel­sis et cœtera, mais de sa glo­ri­ole de trop exces­sif idiot (…) Le Bouf­fon-Roi qui nous vient déclin­er son ridicu­lum vitae. Le bouf­fon (…) qui nous regarde par la fente infin­i­ment fi fille, et même nînîe nîyaute, de ses pupilles de vieille chat­te nyc­ta­lope, et salope ! Voilà l’an­i­mau.

Voilà le Ridicu­lum Vitae, qui est le texte de retour de J.P.V. et qui me met en joie moi ! Texte mys­tique qua­si — mais de mys­tique qui se grat­te au trou qui le mas­tique ! —, et qui pour­suit, le pous­sant aus­si loin que dans Artaud Rim­bur (son hard poé­tique pour le par­ler grand nègre que réédite La Dif­férence), l’an­i­mau, ce foutu état de chair — désespé­rant mais rigo­lo ! Si rigo­lo ! —, où on se met tous quand on écrit, quand on se tranche vrai­ment réelle­ment pour dire écrire. Oui ! Tranche ! Pas retranche ! Ecrire n’est pas un retrait ! Dire n’est pas se retir­er de quoi que ce soit. C’est se réduire, c’est se tron­quer. Pour que notre trou de vif soit — fût-ce vaille que vaille ! C’est se dépos­séder jusqu’au ridicule même — si le ridicu­lum est vital ! —, jusqu’à paraître bouf­fon s’il le faut ! Et bas­ta pour qui ne le com­prend pas ! Car — oui ! oui ! — rien ne compte plus ici ! Sauf le trou de vie ! Faut qu’il passe ! Faut que le texte soit le symp­tôme de cette chose en moins qu’on a tous en nous mais qu’on ne sait pas dire ! Faut que notre os, notre trou de viande, se fasse enten­dre ! Et s’il faut pour ça se tron­quer à mort, pourquoi pas ? Ça vaut ce sac­ri­fice ! Ça vaut ce sac­ri­fice ! Que notre corps soit réduit à sa tuyau­terie ! Que notre corps se réduise à ses souf­flets ! Qu’il ne soit que cette souf­flerie à sons de ce qui le troue — et qui est comme ce qui nous effon­dre, nous meut tous dans l’é­mo­tion et qui nous pousse à la dire. Qui en est donc comme l’o­rig­ine. Oui ! Cet os est le point de départ de notre émo­tion et notre dire ! De notre dire qui cherche à dire notre émo­tion. Il est ce vibra­to qu’on ressent tous quand on est ému, mais qui oh qui s’ef­fon­dre, se brise, se casse — ou se barre ! — dès qu’on cherche à le dire ! Oui ! Que notre corps soit ça ! Même si toutes nos langues nous sont étrangères ! Toutes nos langues ! Tous nos sons ! Même les plus mater­nons ! Car c’est : dés­espérons dés­espérons ! Notre corps ne dit que parce qu’il ne sait pas dire le trou qu’il est et par où il sent ! C’est : désespé­rons, mais joyeuse­ment ! Toutes les langues col­lent ! Toutes les langues englu­ent ! Toutes sont inaptes à dire ce qu’il y a au fond du trou du fond ! Mais rien de tel, pour bien sen­tir le poids de cet os, que de lire, et de sucer lente­ment et bien long­temps, ces chants de bouc de J.P.V. qui nous ren­voient En avant : tout à l’Ego !, comme ils peu­vent au trou de notre égout, et qui nous font être — oui être ! — dans une atmo­sphère de car­naval — qui est une autre façon de faire chair !fût-elle obscène et car­i­cat­u­rale ! Chants oh chants qui ont ce petit goût d’os à mille lieues des moi-moi­teurs ou des con­fess­es de la dernière de nos poéter­ess­es, à mille lieues de la chas­se aux crimes et châ­ti­ments de la Zacadémie ou de la vieille bobonne usage ! Car hors de ça, hors de l’os, hors de cet état d’os, vrai­ment, tout le reste est ta-ta-ta-tature /Ara !

Vin­cent Tholomé


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°85 (1994)