Traité de savoir-vivre
à l’usage des animaux, primatologues, naturalistes et autres éthologues

vinciane despret

Vin­ciane Despret

Doc­teur en philoso­phie et licen­ciée en psy­cholo­gie, Vin­ciane Despret donne aux uni­ver­sités de Liège et de Brux­elles des cours de philoso­phie des sci­ences humaines (pra­tiques sci­en­tifiques, étholo­gie). Après des recherch­es menées sur le ter­rain, elle a pub­lié, aux édi­tions Les Empêcheurs de penser en rond, Nais­sance d’une théorie éthologique, La danse du cratérope écail­lé et Ces émo­tions qui nous fab­riquent – Etholo­gie des émo­tions.

Les ani­maux ont changé. Les per­ro­quets kéas de Nou­velle-Zélande, naguère clowns exhi­bi­tion­nistes, aujour­d’hui agrip­pés au dos des mou­tons, leur boulot­tent les reins ! Les rates, à qui les sci­en­tifiques demandaient de témoign­er de la dif­férence sex­uelle, ont longtemps exhibé les ver­tus de la timid­ité et de la pas­siv­ité lorsqu’on les met­tait en présence du mâle ; elles sont dev­enues, dans la recherche d’une fémin­iste, des rates libérées. Il a suf­fi, pour ce faire, d’a­grandir la taille de la cage et de mod­i­fi­er les con­di­tions de la ren­con­tre. Les babouins mâles qui, longtemps, avaient assez fidèle­ment illus­tré une société hiérar­chisée autour d’un mâle autori­taire et jaloux, sont devenus aujour­d’hui des soci­o­logues à four­rure aux com­porte­ments inven­tifs et flex­i­bles, soucieux de leurs liens d’ami­tié avec les femelles. Quant aux femelles de plusieurs espèces (babouins, chim­panzés, macaques), on peut penser que, sai­sis­sant les oppor­tu­nités offertes par l’es­sor des théories fémin­istes, elles ont délais­sé les rôles de com­pagne docile ou de mère courage pour pren­dre une place de plus en plus impor­tante dans la con­struc­tion de leur société et la ges­tion des rela­tions.

Com­ment ren­dre compte de ces change­ments ?

Peu à peu a pu pren­dre place, dans les rela­tions entre observés et obser­va­teurs, la cul- ture de deux ver­tus : l’une que Vin­ciane Despret[1] appelle « la politesse du faire con­nais­sance » et l’autre, emprun­tée à Aris­tote et à William James, la recherche du « juste milieu ». La pre­mière ver­tu com­porte l’ex­i­gence de ne pas con­stru­ire un savoir « dans le dos » des ani­maux : chercher ce qui compte pour eux, non pas ce qui répond à nos théories. Ce qu’une pri­ma­to­logue spé­cial­iste des babouins exprime de façon plaisante : « Quand je chausse mes lunettes à babouins […], je vois un paysage com­pliqué, peu­plé d’an­i­maux intel­li­gents […], gen­tils les uns avec les autres. […] Quand je chausse mes lunettes d’universitaire, je vois ce qu’on m’a appris à voir, c’est-à-dire quelque chose de très dif­férent. » La recherche du « juste milieu », com­plé­men­taire de la ver­tu de politesse, con­siste à dis­tribuer le plus équitable­ment pos­si­ble les reg­istres d’ac­tiv­ités. Elle tend de ce fait à don­ner aux humains et aux non-humains « la chance de se trans­former mutuelle­ment d’une manière qui les rend plus intéres­sants ».

Illus­trons ces deux ver­tus.

À pre­mière vue, les babouins mâles ne con­tre­dis­ent guère l’inéquité fon­da­men­tale, « encodée dans la cul­ture », entre mâles et femelles. Les mâles parais­sent plus act­ifs, leur physique et leurs canines sont plus impres­sion­nants, ils font tout pour attir­er l’at- ten­tion: autant d’indices, sem­ble-t-il, de dom­i­nance. Mais dans les années 1970, note mali­cieuse­ment Vin­ciane Despret (qui ne met pas son fémin­isme de bon aloi sous l’éteignoir), « quelques pri­ma­to­logues sus­picieuses se deman­deront […] si les ten­ta­tives du babouin pour impres­sion­ner ses con­génères n’ont pas, avant tout, réus­si à con­va­in­cre ou à bluffer les chercheurs humains ». Autrement dit, « la ques­tion de la dom­i­nance est-elle un prob­lème pour babouins ou pour ceux qui les obser­vent ? » C’est en s’in­téres­sant aux femelles (que pou­vaient-elles bien faire pen­dant que leurs com­pagnons jouaient les fiers-à-bras ?) qu’on – essen­tielle­ment des chercheuses, fraîche­ment venues sur le ter­rain – s’aperçut que les mâles avaient à racon­ter une tout autre his­toire que celle de leur pré­ten­due dom­i­nance.

despret quand le loup habitera avec l'agneau v1

Les chim­panzés observés par Jane Goodall ne lui rendaient pas la tâche facile, prenant

un malin plaisir à ne pas être vus et, lors de ren­con­tres inopinées, chargeant agres­sive- ment la jeune pri­ma­to­logue. Au bout de qua­tre mois, l’un des singes, épié aux jumelles, mon­tre ce que per­son­ne n’avait jamais vu : il tue un petit cochon et partage sa proie avec ses com­pagnons ; il mon­tre ensuite à Goodall com­ment pêch­er les ter­mites. Enfin, ce singe va servir de médi­a­teur abolir la dis­tance entre Goodall et les ani­maux en apprenant à la jeune femme les bonnes manières de s’adress­er aux chim­panzés : il faut plac­er la ren­con­tre sous le signe de l’of­frande – en l’occurrence des bananes. La ver­tu cul­tivée par Goodall tient en cet exem­ple : elle a « poli­ment » sub­or­don­né sa recherche à ce qui était impor­tant pour ceux qu’elle étu­di­ait ; elle a cher­ché les procé­dures qui leur offraient le plus de chances de déploy­er leurs activ­ités ; elle a autorisé ses chim­panzés à « l’ac­tiv­er », à s’adress­er à eux d’une autre manière.

Mille et une histoires

Les pri­mates, l’étholo­gie, les sci­ences naturelles ne sont pas ma tasse de thé ; j’ai pour- tant pris beau­coup de plaisir à ce livre et j’ai appris mille choses. La stu­pid­ité et la van­ité de cer­tains dis­posi­tifs béhav­ior­istes : le chien pavlovien ou skin­nérien con­damné à ne plus se com­porter que comme « un jou­et mécanique à ressorts ». Le rire n’est pas le pro­pre de l’homme : De Wall fit rire des chim­panzés en se déguisant en léopard. L’u­til­i­sa­tion d’outils par les chim­panzés met à mal notre pré­ten­du mono­pole de l’in­tel­li­gence tech­nique : le chim­panzé casse des noix à l’aide de pier­res, « par­fois asso­ciées à une enclume de bois ». Le cor­beau invente des leur­res pour tromper autrui et cer­tains oiseaux pra­tiquent « la feinte de l’aile brisée » pour, par exem­ple, attir­er un pré­da­teur loin du nid. Un ani­mal peut pren­dre en compte ce qui intéresse l’ob­ser­va­teur : une anthro­po­logue cher­chait, dans l’en­c­los des bono­bos du zoo de San Diego, des échan­til­lons de matière fécale : « Voy­ant qu’une femelle en tenait dans la main, elle le lui deman­da. À la fin de la semaine, qua­tre femelles de la colonie lui en avaient apporté. » Mieux encore : quelques années plus tard, l’an­thro­po­logue retrou­va au zoo de Stuttgart l’une des femelles qui « alla immé­di­ate­ment, en guise de salu­ta­tion, lui chercher un cadeau odor­ant ». Les per­ro­quets ne par­lent plus comme des per­ro­quets depuis qu’une expéri­men­ta­trice s’est fondée sur une de leurs car­ac­téris­tiques : leur sens aigu de la rival­ité. En pré­ten­dant appren­dre à par­ler à un autre hu- main en présence d’Alex, le per­ro­quet gris, elle obtient ce que des années de recherch­es béhav­ior­istes n’avaient jamais réus­si : Alex essaye « de devancer celui qu’il définit comme son rival » et répond à sa place. Des dis­posi­tifs ingénieux per­me­t­tent aux cochons de régler la tem­péra­ture de la porche- rie, au béné­fice admi­ratif de l’éleveur car « la nuit, les cochons récla­ment une tem­péra­ture net­te­ment plus basse que celle qu’on leur avait tou­jours pro­posée ».

L’au­teur ne se con­tente pas de nous racon­ter (son mérite ne serait déjà pas mince) de belles his­toires drôles ou émou­vantes. Son ouvrage est métic­uleuse­ment con­stru­it, j’ai envie de dire : tri­coté – une maille à l’en­vers, une maille à l’en­droit, de façon à, pro­gres­sive­ment, dénon­cer (l’au­teur, qui manie un humour red­outable, s’avoue un brin provo­ca­trice) les idées trop reçues, insis­ter sur la com­plex­ité de la prob­lé­ma­tique et les dif­fi­cultés à sur­mon­ter, pro­pos­er une con­clu­sion pro­vi­soire sans en occul­ter les risques. Pour illus­tr­er cette démarche, sci­en­tifique sans raideur ni arro­gance, tirons un exem­ple du chapitre « Com­ment faire con­fi­ance aux prophéties ? » Vin­ciane Despret y évoque le nat­u­ral­iste créa­tion­niste Thomp­son : com­ment il s’en prend au préjugé de la hiérar­chie établie entre ani­maux sauvages et domes­tiques; com­ment il évite le piège de l’angélisme tout en dénonçant ce qu’il con­sid­ère comme un malen­ten­du ; com­ment il affronte le prob­lème de la cru­auté ani­male; com­ment Dieu lui-même aurait pu ten­ter de le résoudre ; com­ment Thomp­son s’in­scrit en faux con­tre ladite cru­auté ; com­ment il argu­mente; com­ment nous inspir­er de son exem­ple pour accom­plir enfin la prophétie d’Isaïe : le loup habit­era avec l’ag­neau et un petit enfant les con­duira par la main. Si nous nous trans­for­mons, nous aurons peut-être la chance de trans­former les ani­maux et de partager un monde plus intéres­sant, plus com­mun avec eux. Vin­ciane Despret n’en oublie tout de même pas Woody Allen : sans doute le loup habit­era-t- il avec l’ag­neau, mais celui-ci risque de ne dormir que d’un œil…

Vin­ciane DESPRET, Quand le loup habit­era avec l’agneau, Les Empêcheurs de penser en rond, 2002

Pol Charles


[1] Qui a relu avec bien­veil­lance cette recen­sion (d’un pro­fane) et opéré les retouch­es néces­saires. Je l’en remer­cie.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)