Au-delà des limites
Yves WELLENS, Épreuve d’artiste, Renaissance du Livre, 2012
Giuseppe SANTOLIQUIDO, L’audition du docteur Fernando Gasparri, Renaissance du Livre, 2012
En cause: deux livres qui faufilent la frontière entre la fiction romanesque et une réalité dramatique bien concrète. Il s’agit en l’occurrence d’un fait divers glauque qui fit grand bruit dans les milieux bruxellois en 1986 et d’une évocation de l’année de plomb 1932 en Belgique, avec la montée des sympathies pour le fascisme ambiant et de la xénophobie dans un contexte de misère noire.
Epreuve d’artiste d’Yves Wellens se présente comme un ouvrage documentaire et mosaïque où les circonstances revisitées de l’assassinat du peintre Stéphane Mandelbaum alternent avec des portraits d’artistes, de marginaux grandioses et de meneurs diaboliques. Le tout pour construire « une méditation profonde sur une époque qui professait le recul de toutes les limites, à travers des expérimentations dans tous les domaines, de l’art à la politique ». On y rencontre ainsi, au fil des chapitres les ombres de Pasolini, Rimbaud, Bunuel, Bacon, Georges Dyer, Pierre Goldman ou encore Röhm, Goebbels, Himmler. En ce qui concerne l’enquête sur la personnalité, les agissements, l’entourage et la mort tragique de Mandelbaum, Wellens procède à la manière du Truman Capote dans De sang froid. En recueillant les témoignages divers ‑notamment ceux d’Arié Mandelbaum, le père du peintre et lui-même peintre connu — avec une précision qui confine à la minutie d’un rapport de police, tout en laissant à son imagination de romancier et à son talent d’écrivain le soin de mettre en page l’intensité dramatique qu’ils recèlent et les éléments circonstanciels qu’ils suggèrent.
Au début de janvier 1987, trois enfants découvrent un cadavre dans une carrière abandonnée, au lieudit Grands Malades, près du viaduc de Beez. Il s’avèrera que la tête a été fracassée avant d’être trouée de deux balles, puis aspergée d’acide sulfurique. Il s’agit sans aucun doute possible du corps de Stéphane Mandelbaum, le peintre bruxellois disparu depuis plusieurs semaines et activement recherché par une famille qui lui est très attachée. Avec, en première ligne, sa femme Claudia et Arié, ce père à la fois admiratif devant le talent de son fils et préoccupé par des comportements troubles dont il ne parvient pas à mesurer la nature exacte et la gravité. L’enquête évoque le passé judiciaire assez chargé de l’artiste, compromis notamment dans le vol d’un Modigliani et de divers objets d’art. Yves Wellens s’attache à mettre en lumière la violence des étapes et de la conclusion du règlement de compte sordide entre Stéphane Mandelbaum et son riche commanditaire, suite à leur affrontement sauvage à propos du partage d’un butin. Mais, s’il le fait avec un réalisme digne d’un film de genre, l’enjeu du livre se situe bien dans le rapport entre la création artistique et la personnalité d’un homme qui, à quinze ans, se peignait nu, pendu à un crochet de boucherie et aurait pu prendre à son compte ce que Goldman, cité par Wellens, écrivait à Debray, disant « qu’aucune jeunesse n’avait de sens qui ne risquât de mourir violemment et qu’à (sa) jeunesse (il veut) donner un sens qui ne fût pas de se vautrer dans le plaisir de vivre ». Il est tentant d’ailleurs de rapprocher les sentiments de l’auteur de celui de Capote, impuissant ‑bien que procureur de la cause– à s’interdire une sympathie pour l’assassin Perry Smith à qui il attribue aussi une « aura d’exilé » et qu’il traite de « créature qui se traînait avec ses blessures ». Avec la différence, bien entendu, que même s’il l’est en grande partie de son propre chef, Mandelbaum est aussi la victime de ce crime crapuleux et que sa fascination pour la violence et pour la délinquance relève, elle, de ce cri primal qui hurle dans une œuvre hautement interpellante. . Comme il hurle dans la plupart des portraits jalonnant cette interrogation sur le franchissement des limites mais aussi sur les racines de l’art et sur les forces d’une créativité convulsive, d’une illumination – émanât-elle d’un soleil noir — vécue comme « antidote » aux indigences et aux platitudes de la normalité.
Avec L’audition du docteur Fernando Gasparri, de Giuseppe Santoliquido — nouvelliste, traducteur, mais surtout politologue et chroniqueur très actif dans les médias — on entre dans une autre dimension du dépassement, où la morale est prise en compte. Celle du choix entre le bien et le mal alors que les circonstances acculent à l’engagement. Si le livre ne se présente pas clairement comme un roman, sans doute est-ce parce que le personnage mis en scène, et fictif selon toute apparence, n’est que le révélateur d’une réalité politique mise en lumière par un témoignage traité lui aussi avec la rigueur d’un procès-verbal: le fruit des « déclarations spontanées » de l’intéressé, étalées sur cinq jours. Et ce dans un contexte géographique et historique extrêmement précis: juillet de l’an 1932 dans le quartier bruxellois qui s’étend entre l’actuelle Place Fernand Cocq et les étangs d’Ixelles. Rien ne prédestinait le veuf Fernando Gasparri, médecin généraliste, italien de naissance, habitant au 26 rue de la Tulipe, à devenir le champ de bataille d’un dilemme digne des tragédies antiques. Homme discret, serviable, tout entier dévoué à ses patient et à la science, il est peu attentif aux jeux politiques dans un pays en proie à la misère et aux troubles sociaux. Et qui soutient une chasse policière, particulièrement brutale, aux immigrés italiens antifascistes, autant par xénophobie protectionniste que par souci d’entretenir de bonnes relations avec le tout-puissant régime mussolinien. Un concours de circonstances, provoqué presque insensiblement par sa conscience professionnelle et par sa bonté d’âme, va mener Gasparri à se faire malgré lui le complice d’un révolutionnaire italien recherché par la police. Il aura ainsi à choisir entre le fait de dénoncer celui qui s’apprête à exécuter un ministre de Mussolini, responsable d’une répression des plus odieuse, ou de laisser aller les choses (avec, peut-on penser, les risques qu’il pourrait lui-même encourir). Le compte rendu d’une audition spontanée suggère la nature de sa réponse. Fruit, apparemment, d’une décision qui, selon ses propres dires « consistait à s’en remettre à la raison du cœur plutôt que de se perdre dans la voie abstraite et peu humaine du discernement ». Discernement qui, dans cette optique, spéculerait sur les notions générales de bien et de mal au détriment d’une certaine droiture personnelle et des consolations d’une bonne conscience. On voit bien dans ce débat primordial et provocateur la marque du sociologue et du politologue qui semble vouloir avant tout attiser la réflexion du lecteur sur l’engagement et sur la responsabilité de chacun face aux difficultés et aux troubles d’une époque. On ne peut s’empêcher, du reste, de hasarder, à travers le temps, des collages en forme de mise en garde, avec, entre autres, le discours d’un ami de Gasparri professant que « si l’on continue de la sorte, ceux qui travaillent seront moins nombreux et ceux qui ne travaillent pas ne toucheront plus rien, plus un franc, faute de fonds pour leur venir en aide. En somme: plus de moyens de subsistance, plus d’aides sociales, plus de nourriture saine ni de soins médicaux ».
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°170 (2012)