François Weyergans, Franz et François

Au nom du père et du fils…

François WEYERGANSFranz et François, Gras­set, 1997

weyergans franz et francoisOn ne se remet pas — paraît-il, mais j’ai la chance de ne pas le savoir — de la mort d’un père. On ne la classera pas, on ne la rangera pas dans un ti­roir ; au besoin, on pour­ra la dire et même ne rien faire d’autre : d’un livre à l’autre, un Jacques Sojch­er bégaie le « père cal­ciné », se range à l’ob­ses­sion de « par­ler père, dans la lumière, en fer­mant les yeux… » Or, c’est par­fois quand survient l’in­guériss­able ab­sence qu’il est seule­ment pos­si­ble d’expri­mer ce qu’é­tait la présence du père : un souf­fle, une faible trace, le sou­venir d’un in­connu loin­tain ou d’un Maître iné­gal­able et étouf­fant — ou rien de tout cela, évidem­ment. Grossière­ment dit, Paul Auster de­vient dou­ble­ment écrivain après la mort de son père : il a reçu en héritage l’ai­sance matérielle pour écrire enfin ce qu’il veut, à plein temps ; et c’est la dis­pari­tion de cet « homme invis­i­ble » qui a servi de point de départ à L’In­ven­tion de la soli­tude, sa pre­mière longue prose.

Dans Franz et François, François Wey­er­gans cède la parole à… François Wey­er­graf, un écrivain qui ne parvient pas à ter­min­er un livre con­sacré à son père, l’es­say­iste, cri­tique et romanci­er catholique Franz Wey­er­graf, dis­paru vingt ans plus tôt. Parce qu’il est très léger, le trav­es­tisse­ment des patronymes souligne com­bi­en c’est du réel qu’il est ques­tion, com­bi­en c’est avec lui que l’au­teur se plaît à jouer. Dans le même temps, il con­forte, d’une façon qui n’a rien d’inno­cent, le statut pure­ment fic­tion­nel du texte. Une grande pudeur se préserve der­rière le martèle­ment con­stant de « ceci est un roman, ceci n’est pas ma vie » ; mais c’est aus­si une force de la lib­erté romanesque de n’être pas tenu au procès-ver­bal et de s’accorder les priv­ilèges de l’ex­cès, de l’ou­trance, de l’hu­mour. Auteur de best-sell­ers, Franz Wey­er­graf rédi­geait des essais auto­biographiques où il pre­nait pour mod­èle sa chré­ti­enne petite famille et où il don­nait des con­seils de fidél­ité aux jeunes cou­ples présents ou futurs. La fic­tion de Franz et François trou­ve donc encore une justifica­tion interne, dans le fait d’écrire sur le père et con­tre lui, mais pré­cisé­ment pas comme lui, en se gar­dant bien d’en­glober les faits, acteurs et opin­ions dans un dis­cours d’auto­rité où des vérités s’assè­nent et où s’im­pose une (contre-)morale :

Si mon père avait écrit un roman, je n’au­rais pas réa­gi si vio­lem­ment. Je n’en aurais pas pen­sé moins, mais il aurait eu la plus élémen­taire des politesses : il n’au­rait pas par­lé de moi comme si j’é­tais à sa dis­po­si­tion. Il aurait inven­té un per­son­nage qui m’au­rait ressem­blé, chez qui j’au­rais retrou­vé des traits de mon car­ac­tère mais qui n’au­rait pas été moi. Il y aurait eu créa­tion.

A tra­vers le por­trait d’un homme qui fut toute sévérité et, au fond, tout dog­ma­tisme, c’est une époque et un monde révo­lus qui se don­nent à lire. C’est le temps, pour un jeune catholique, de se méfi­er de « Camus et d’autres », ces « exis­ten­tial­istes », et de savoir que Sartre fait tou­jours par­tie « d’écrivains qui se vautrent dans la boue ». L’éteignoir sous lequel est tenu le jeune François fait de lui un être com­plexé, soucieux à l’ex­trême d’être aimé et admiré par son père, mais ac­complissant, presque sys­té­ma­tique­ment, le con­traire de ce qu’on attend de lui. On le voudrait cinéaste à part entière : il s’af­firme comme écrivain, comme s’il voulait porter atteinte à la chas­se gardée de son père et la salis­sait de son réc­it grav­eleux. On le vou­drait fidèle et heureux dans le mariage : il divorce et trompe sans ver­gogne sa nou­velle com­pagne, la mère de ses enfants. La con­tra­dic­tion entre le rig­orisme religieux de Franz et les frasques de son fils nous vaut quelques scènes dro­la­tiques, où l’on ap­prend, entre autres choses, com­ment s’en tir­er à bon compte à la con­fes­sion après avoir été mas­tur­bé par une pros­ti­tuée ; et l’on n’est pas si loin de Woody Allen quand François s’al­longe dans le cab­i­net d’un psychan­a­lyste mali­cieux sen­sé guérir son an­goisse ago­ra­phobe. Tout n’est certes pas boulever­sant d’o­rig­i­nal­ité dans le dernier roman de François Wey­er­gans. Avant lui, David Lodge a beau­coup tart­iné sur le thème du « catholi­cisme au vingtième siè­cle (et com­ment s’en débar­rass­er) ». Le filon est com­mode, et qui n’en rirait pas ? L’au­teur de La Démence du boxeur nous ménage ce­pen­dant quelques moments de grâce. Ce sont les pre­miers bouts de film tournés en Provence et le vain désir pour la jeune Ma­ryse. C’est une trou­blante Améri­caine dont le nar­ra­teur sauve un morceau de vie, en trois pages très ten­dres où passent un Jean Piaget fleg­ma­tique et le vent de la nos­tal­gie. Et quant à ce qui est vrai ou faux, part de l’imag­i­naire ou de la mémoire, il est clair que tout le monde s’en moque.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°100 (1997)