Sandrine Willems, Una voce poco fa

Une voix hors du temps

San­drine WILLEMSUna voce poco fa, Autrement, 2000

willems una voce poco faUna voce poco fa s’of­fre à vous  comme « un chant de Maria Mali bran ».

Fer­mez les yeux. Lais­sez-vous touch­er par cette voix. Pas seule­ment par ce qu’elle dit. Par le grain de la voix, aus­si. Au-delà des mots, de leur sens, des idées qui atteignent votre cerveau, lais­sez-vous envahir par l’émo­tion qui sourd de ce frag­ile et dérisoire par­tage de souf­fle. C’est cela, l’opéra. Des voix hors du temps, hors du com­mun, qui vous mènent dans les tré­fonds de l’é­mo­tion pure. À la source. Là où le partage des sen­sa­tions ne requiert plus aucun sens. Juste le bon­heur à l’u­nis­son d’une voix qui se donne.

Maria Mal­i­bran, can­ta­trice d’ex­cep­tion, une voix fab­uleuse, une légende, est morte, à vingt-huit ans, au début du XIXe siè­cle. Maria Mal­i­bran chante encore. Ce ne sont plus les grands airs de Belli­ni, Rossi­ni, Donizetti. Par la grâce de l’écri­t­ure de San­drine Willems, elle s’adresse à l’en­fant qui n’est jamais né, elle lui mur­mure ses confi­dences sur une petite musique douce-amère, mez­za voce. Mez­zot­in­to. Ne cherchez pas des dates, des faits, une biogra­phie rigoureuse dans Una Voce poco fa. Dans la col­lec­tion Lit­téra­tures autrement dirigée par Hen­ry Dougi­er, ce n’est pas l’His­toire sèche et rigoureuse que l’on met en œuvre, ce sont des des­tins qui se pénè­trent intime­ment dans de grandes envolées de ten­dresse. Des fab­u­la­tions. Des person­nages his­toriques racon­tent ce qu’ils ont prob­a­ble­ment été, ce que des écrivains d’au­jourd’hui imag­i­nent qu’ils ont été. En toute intim­ité, en toute par­tial­ité : une ren­con­tre de sen­si­bil­ités jumelles par-delà les siè­cles.

Linceul blanc, mar­bre blanc, arbre pleureur, arbre-fontaine : c’est la dernière demeure d’une diva adulée par les foules. La Mal­i­bran, morte, se dit à l’en­fant à jamais lové en son sein. Est-ce une chute de cheval, un ultime réc­i­tal, cette grossesse encore secrète, la mort de son père… qui ont brisé tant d’ap­pétit de vie ? Ce père tant aimé, tant haï, à qui elle doit sa voix, c’est-à-dire tout. A qui elle doit aus­si de con­fon­dre vio­lence et amour. A qui elle doit le pou­voir de mêler le chant et les larmes. Maria racon­te com­ment Gar­cia, son père, grand chanteur rossinien, la mar­tyrisa, la mo­dela à son image, créant cette voix à force de coups et de vocalis­es et d’hu­mil­i­a­tion. « Mais le pire, c’est que de cela non plus je ne regrette rien. Tout paraît jus­ti­fié à qui atteint l’impos­sible. Il y a trop de lim­ites, dans cette vie, trop de con­traintes et de com­pro­mis, pour ne pas dé­sirer par­fois en être affranchi, fût-ce en un point infime. Et de ma voix, c’est vrai, je pou­vais faire n’im­porte quoi. Peut-être n’en­ten­dra-t-on plus jamais ça. Les cimes de la soprane et les abîmes du con­tral­to, tout à la fois. Trois octaves bal­ayées d’un souf­fle, les voix de trois femmes ré­unies en une, et approchant celle d’un homme. »

Façon­née par son père, Maria Mal­i­bran trans­forme sa voix, atteint l’i­nouï, trans­cende sa laideur. Une défail­lance de la Pas­ta, la Rosine adorée des foules, la pro­pulse sur la scène du Bar­bi­er de Séville aux côtés de son père. Eton­nant exa­m­en : sa voix fait des prodi­ges, ce ne sont plus que fêtes et musiques dans la vie de Maria Mal­i­bran. Elle n’ar­rive pas à haïr son père et suit son bour­reau dans des tournées épuisantes en Amérique. Elle épouse à New York un ban­quier ruiné pour échap­per à une tour­née au Mex­ique qui la ter­rorise. Son mari pille sa for­tune. Elle fuit en Europe et y som­bre dans le dés­espoir. A la recherche d’un bras, un seul qui ne la frap­perait pas ni ne la vol­erait. Belli­ni, son ami, son frère, l’ini­tie à l’I­tal­ie. Mais il meurt trop tôt. Elle éblouit Mus­set. Dans un château au cœur de l’Ar­denne, un vio­loniste s’émeut de tant de fragilité. Leur mariage sera bref. Après une chute de cheval, un réc­i­tal-chant du cygne qui l’achève, la Mal­i­bran et sa promesse d’en­fant sont enfouis à jamais sous la dalle de mar­bre blanc d’un cimetière brux­el­lois, parte­naires pour l’é­ter­nité.

San­drine Willems, réal­isatrice de films, (elle vient de faire pour Arte un por­trait du chef d’orchestre Philippe Her­reweghe), signe ici un mono­logue intense, une his­toire de la Mal­i­bran habitée par les deux ou trois choses que l’on sait d’elle mais surtout par la force de l’é­mo­tion de celle qui lui prête voix en d’ul­times con­fi­dences.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°114 (2000)