Liliane Wouters, Changer d’écorce

Les saisons accomplies

Lil­iane WOUTERS, Chang­er d’é­corce (Poésie 1950–2000), La Renais­sance du livre, 2001

wouters changer d'écorceChoisir. Éla­guer. Resser­rer. Mesur­er le temps et l’œu­vre accom­plis. Les retra­vers­er de fond en comble. Les réor­don­ner selon d’in­times lignes de force, dans un mou­ve­ment, une res­pi­ra­tion, une lumière sub­tile­ment dif­férente, en négli­geant sou­veraine­ment les repères de la chro­nologie et même les fron­tières des recueils. Remet­tre à nu ce qui fut — sen­ti, goûté, mor­du, étreint, souf­fert, crié, brûlé, sac­cagé, sauvé, médité, épuré —, ce qui reste, qui l’on fut, qui l’on demeure. Sign­er le ta­bleau et le livr­er, sous un titre fier et calme, qui sonne comme un défi, une devise peut-être : Chang­er d’é­corce. Je n’imag­ine per­son­ne d’autre que Lil­iane Wouters pour se ris­quer à dress­er, en totale lib­erté, ce bilan — sep­tante ans de vie, cin­quante ans de poésie — prêt, comme un navire, à fendre les aubes à venir. Même si

Cap­i­taine, bar­que en par­tance
Pour quel voy­age sans espoir ?
Au grand large vers quoi j’a­vance
Je vois qu’il n’y a rien à voir.
Car
De toute pierre qui nous blesse faisons feu.
Faisons soleil de la plus noire issue.

En 1983 déjà, Lil­iane Wouters avait com­posé une antholo­gie per­son­nelle, chez Luneau Ascot, sous le titre L’aloès. Mais elle y repre­nait, selon un mode clas­sique, un cours sans sur­pris­es, des poèmes de La marche for­cée (1954), son tout pre­mier re­cueil, une grande par­tie du deux­ième, Le bois sec (I960), l’in­té­gral­ité du troisième, Le gel (1966), qui est tou­jours pour moi le plus sai­sis­sant, dans l’in­can­des­cence et l’âpreté de la douleur, aux­quels elle joi­gnait, sous le titre Etat pro­vi­soire, un en­semble de poèmes inédits écla­tants de vigueur impétueuse, frémis­sants de la joie éblouie de renaître.

Elle récidi­vait en 1997, aux Eper­on­niers, sous la mag­nifique invo­ca­tion Tous les che­mins con­duisent à la mer, tirée de l’admi­rable Jour­nal du scribe, paru dans l’inter­valle, le livre de la matu­rité et de la sérénité, qui, plus que tout autre dit-elle, lui fut mys­térieuse­ment dic­té, et qui com­plé­tait ici les trois recueils de sa jeunesse et L’aloès, titre défini­tif des poèmes décou­verts dans Etat pro­vi­soire.

L’aven­ture, cette troisième — et ultime ? — fois, est d’une autre dimen­sion. Plus auda­cieuse et plus ample. Exci­tante et déran­geante. Boulever­sant l’or­dre ardent mais sage de notre mémoire et provo­quant un éboule­ment de notre bib­lio­thèque. Quelque chose en nous proteste : ce Chant du corps, j’ai besoin de savoir s’il résonne dès La marche for­cée, ou plutôt dans Le bois sec ?

 Et ces thèmes — Corps, souf­fles, sangs, faims L’œil frontal Au tout de l’amour il y a l’amour Cru­auté de l’art La vie à vivre, la mort à mourir…) autour desquels les textes sont redis­tribués me déroutent quand ils voudraient me met­tre sur la voie. On n’ap­prend pas d’un seul coup à se pass­er des ba­lises famil­ières, des berges sûres, des réfé­rences aimées, pour affron­ter la haute mer… !

Lil­iane Wouters nous annonçait, dans Le gel

Revenez dans sept ans car
J’au­rai fait peau neuve. L’art
De vivre, pour moi, con­siste
A chang­er d’é­corce. 

Elle pour­suiv­ait, dans L’aloès :

J’ac­com­plis vœu de verbe et d’ex­is­tence,
vœu
De m’af­firmer à tra­vers chaque mue.

Marte­lait, dans Jour­nal du scribe :    

Tu crois pos­séder, tu n’as rien.
Tu crois avancer, tu n’as pas bougé
Tu crois appartenir, tu échappes.
Tu crois habiter, tu tra­vers­es.
Tu crois finir, tu com­mences.

Ce qui frappe dans cette voix, des envolées lyriques de la jeunesse, que je n’ai jamais trou­vées aus­si baro­ques qu’on le pré­tend, aux accents dépouil­lés de la matu­rité, c’est son absolue vérité.

Ce qui empoigne, dans cette œuvre où s’al­lient mys­ti­cisme et volup­té, aspi­ra­tion à se déli­er et enracin­e­ment, ver­tiges de l’âme et faim jamais ras­sas­iée, l’énigme du temps et le mir­a­cle de l’in­stant, la fas­ci­na­tion de la mort et la pas­sion d’aimer, c’est sa rare jus­tesse. En écho à l’ex­i­gence sans faille de celle qui n’a jamais pub­lié un recueil s’il ne mar­quait à ses yeux une étape déci­sive, et ne craig­nit pas d’at­ten­dre dix-sept ans, après l’im­placa­ble table rase du Gel, pour revenir, refleurir avec L’aloès. Si, au fil des années, elle en est venue à goû­ter la beauté de la pléni­tude, la valeur du temps et de la con­ti­nu­ité, l’art des nuances, priv­ilèges étrangers à la jeunesse impa­tiente, avide de ful­gu­rances, elle sait de cer­ti­tude — comme, naguère, d’in­tu­ition — que c’est dans le manque, la faille, la fêlure que naît la poésie. Blessure qui devient chant. Et l’élan me prend de lui dédi­er ces mots boulever­sants de Rilke, qui fut pour elle la révéla­tion poé­tique, le choc d’où jail­lit la source : Tu l’as écrit toi-même l’autre jour : je ne suis pas de ceux que l’amour con­sole. Il en va bien ain­si. Qu’est-ce, en effet, qui me serait plus inutile à la fin qu’une vie con­solée ?

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°122 (2002)