Liliane Wouters, Le livre du soufi

Le soufi et la fourmi

Lil­iane WOUTERS, Le livre du soufi, Tail­lis Pré, 2009

wouters le livre du soufiAma­teurs de poèmes, ne cherchez pas les textes de Lil­iane Wouters dans les meilleures antholo­gies[1] de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique. Vous ne les y trou­ver­iez pas. Et pour cause : elle en est la cheville ouvrière et a fait une fois pour toutes le choix de ne pas fig­ur­er dans ses pro­pres flo­rilèges. Car cet inlass­able tra­vail de four­mi qu’elle a livré depuis quar­ante ans pour met­tre en valeur notre pat­ri­moine lit­téraire et pro­mou­voir le chant de nos poètes (par­mi lesquels on pour­rait dénom­br­er bien des cigales), elle le paie aujourd’hui du prix de son absence dans ces ouvrages de référence… Heureuse­ment, beau­coup savent que cette grande dame, qui aura ain­si con­sacré plus de temps à faire con­naître les œuvres des autres que les siennes, fait par­tie du petit nom­bre de nos très grands poètes.

Récem­ment venue au roman – et chez Gal­li­mard — avec son Paysage fla­mand avec nonnes, Lil­iane Wouters ne nous laisse pas oubli­er qu’il fau­dra encore compter avec elle et nous revient aus­si en poésie avec ce remar­quable livre pub­lié par son ami Yves Namur. Lil­iane Wouters nous offre ce recueil qui sem­ble abor­der de front ses préoc­cu­pa­tions spir­ituelles et philosophiques d’aujourd’hui, vingt ans après le superbe Jour­nal du scribe, et comme en écho à celui-ci. L’un et l’autre témoignent des traces des ses ren­con­tres avec le Proche-Ori­ent. Les errances et les ful­gu­rances du soufi amoureux ne sont pas sans rap­pel­er cer­tains des ques­tion­nements qui jalon­nent le par­cours du scribe égyp­tien.

Ce livre-ci, qui peut se lire comme une prière d’une fer­veur mys­tique et amoureuse intacte, est servi par une verve peu com­mune, par un méti­er poé­tique impec­ca­ble qui a tou­jours l’élégance de ne pas se mon­tr­er. On y perçoit l’écho des poètes qui accom­pa­g­nent l’auteur du Bois sec depuis ses débuts, comme Vil­lon ou Rute­beuf: « De mes amis ne reste rien. / Je ne vois même plus leur ombre. / On a partagé les décom­bres /De leur pas­sage, pris leurs biens / Des mains pieuses, des mains avides / Ont fait le vide sur le vide. »

De ce dernier recueil de Lil­iane Wouters, on a pu écrire qu’il s’agissait d’un livre tes­ta­men­taire. N’en croyez rien : la vie et la Vie, l’amour et l’Amour sont au cœur de ce réc­it d’une inso­lente san­té et d’une grande force. On aimerait lui pos­er la ques­tion qu’elle adresse au soufi : « Maître, quel âge aviez-vous donc/lorsque le grand amour de votre vie/vous fit écrire ces poèmes ? » Pas de déclin ici, ni de renon­ce­ment, ni de trans­mis­sion d’une sagesse ou d’un bien. Il y est certes ques­tion de la mort, mais Lil­iane Wouters sait depuis longtemps com­ment la regarder en face – qu’on se réfère à sa con­férence de 1998[2] sur le sujet- et en par­le sere­ine : « à l’heure de ma mort ouvre grand la fenêtre/que je puisse partir/sans ren­con­tr­er d’ob­sta­cle au moment où mon être/tentera de sor­tir ».

Qu’on se sou­vi­enne aus­si de : « Je vous apprendrai à mourir/voici longtemps que je m’ex­erce », dans Le jour­nal du scribe. Ici, on peut lire « mourir n’est après tout que chang­er d’ap­parence, nous dégager de ce cocon de chair et d’os/comme nous avons dû quit­ter la poche d’eau. »

Jamais l’académicienne n’aura amené à un tel degré de per­fec­tion son cock­tail de lyrisme, de mys­ti­cisme et de cadences prosodiques envoû­tantes. Pré­caire, frag­ile, incer­taine, la voix de Lil­iane Wouters l’était dès son pre­mier recueil. Ici, ses thèmes chers — le feu, le gel, l’amour, la mort, comme aus­si les oppo­si­tions et les con­tra­dic­tions du corps et de l’esprit —  sont bien présents, mais traités de manière moins écorchée, moins douloureuse.

Par la voix du soufi, Lil­iane Wouters fait dia­loguer deux amants éloignés, dont l’union, à la fois mys­tique et sen­suelle, défierait la dis­tance, puisque – et c’est là un trait de ce réal­isme mag­ique dont elle est cou­tu­mière -« L’un était en Irak et l’autre au Kho­ras­san ».  En même qu’une  voix, celle de l’Anonyme, con­vié aux côtés d’autres grands noms du soufisme musul­man (Rou­mi, Al Hal­ladj, Ibn Ara­bi) leur par­le à tous les deux…

On croirait, à lire à voix haute Le livre du soufi, enten­dre des chants sacrés tein­tés d’animisme. S’en dégage à coup sûr une force nou­velle, qui sem­ble avoir vain­cu le spec­tre de la faute : « Mes fautes ne sont pas des actes mais des man­ques. Je con­fesse médi­ocrité », con­fie le soufi à l’heure de dis­paraître.

Pour mur­mur­er ses chants, psalmodi­er ses prières, la poète s’est servi d’autres vies que la sienne, de mémoires dont elle se sou­vient pour nous : « Nos sou­venirs nous suiv­ent-ils quand nous mourons ? Le chant de fa fontaine, le cri du gar­di­en de chèvres, l’ap­pel du muezzin, sans mes oreilles, com­ment les enten­dre ? »

À tra­vers ce livre, il est bien sûr pos­si­ble que Lil­iane Wouters retrace son pro­pre bilan en matière de quête spir­ituelle : « Je ne t’ai pas entre­vu sur les cimes,/Je ne t’ai pas dev­iné sous les eaux,/Je ne t’ai pas espéré dans les flammes,/Je ne t’ai pas aperçu dans les airs,/Je ne t’ai pas cher­ché par­mi les hommes,/Je ne t’ai pas enten­du par leur voix// Il me suf­fit d’ouvrir le Livre intérieur/Pour te trou­ver, Seigneur ». Mais com­ment l’affirmer, tant on sent une volon­té pudique de tou­jours nuancer son pro­pos ? S’agit-il d’un livre qui mar­que  un aboutisse­ment ou qui témoigne d’une étape ? Peu importe. Le poète médite et donne à voir des images… Comme le der­viche, le lecteur peut tourn­er autour d’elles. Et tant mieux si son ver­tige a un goût d’absolu.

Lil­iane Wouters a la grâce et, don rare, elle excelle à nous la faire partager. Ce Livre du soufi est une expéri­ence poé­tique à ne man­quer sous aucun pré­texte!

Quentin Louis


[1] Panora­ma de la poésie française de Bel­gique, Terre d’é­carts, Ça rime et ça rame, La poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique (avec Alain Bosquet), Le siè­cle des femmes (avec Yves Namur), Poètes aujour­d’hui : un panora­ma de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique (avec Yves Namur).
[2] Lil­iane Wouters, Comme vient un voleur dans la nuit (peur, stu­peur, poèmes) [en ligne], Brux­elles, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 1998.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°161 (2010)