Écrivain discret, peu soucieux de sa notoriété, Yvon Givert est pourtant I’auteur de deux romans, de trois recueils de nouvelles, de plus d’une quinzaine de recueils de poèmes et de nombreuses pièces de théâtre jouées ou diffusées sur les ondes radiophoniques. Cette œuvre protéiforme méritait assurément mieux que le silence ou l’estime polie qui l’ont accompagnée très souvent depuis les premiers poèmes de Soleil d’orties, parus en 1972.
Beaucoup d’écrivains se plaisent à déclarer qu’ils n’ont pas de biographie — que leurs livres suffisent, qu’ils parlent pour eux. S’agissant d’Yvon Givert, le propos ne serait pas si anodin : « Ma biographie est un confetti » /, écrit-il dans Marche solaire : « tombé de la poche d’un joueur de vielle / Une botte l’écrasera / Le vent s’en agacera / comme un grain de blé sous une molaire. » Considérant son existence, Yvon Givert ne voit en effet rien d’autre à énoncer que quelques faits, qui tiendraient aisément sur une – très — menue fiche signalétique. II est né à Quaregnon, dans le Borinage, en 1926. II habite depuis longtemps Wasmuël, le village voisin. Infirme moteur cérébral, il a pu avancer, se déplacer, mais guère plus : « Je ne me suis jamais promené. Le corps m’était tout à la fois proche et étranger. J’ai souvent l’image d’une tribu qui danse autour d’un feu. Moi, je ne peux pas danser. Je suis assis à l’écart, j’ai un peu froid dans le dos. Mais, en même temps, je vois tout, j’ai conscience de ce qui se passe. En fait, le handicap, c’est l’enfer, surtout quand on est capable de penser. Alors, la création est venue comme une compensation mentale de ce que je ne pouvais pas faire. C’était le jeu auquel je n’avais pas droit. J’ai utilisé la littérature comme une fuite. Je ne pouvais pas jouer au tennis ni faire du ski. La littérature, c’était le tennis, le ski que je ne pouvais pas faire.[1] » Après ses études secondaires, Yvon Givert doit abandonner, pour cause de santé, les études de médecine qu’il avait entamées. II devient, pour trente-cinq ans, employé dans une administration. Et il écrit, pour donner du mouvement sa vie.
« Comme une improvisation de jazz »
À considérer l’ensemble de la production poétique d’Yvon Givert, la première impression qui se fait jour est celle d’une relative homogénéité. Le poète du Crieur de midi (1974), celui de La danse de l’unijambiste (1985) et celui de Long parcours avant l’estuaire (1995) ne sont pas des étrangers. II n’y a pas d’époques dans la poésie d’Yvon Givert, tout au plus une lente évolution vers une forme plus épurée. Yvon Givert a toujours pratiqué le vers libre, sans contrainte formelle d’aucune sorte. Des premiers aux derniers textes se décèle un goût pour la métaphore frappante et pour l’ébauche de saynètes ou tendres ou mordantes ou absurdes. C’est une écriture qui lorgnerait, pour le dire trop facilement, du côté des surréalistes, mais qui en réalité se passe fort bien d’étiquette : « Je n’ai pas de théorie, pas de maître, pas d’école, pas de disciple. Je travaille instinctivement. Pratiquement, je ne sais pas ce que je dis. C’est comme une improvisation de jazz. Quand c’est lancé, il faut aller jusqu’au bout. Quelquefois, ça rate. Je sais que ça va rater, mais je dois aller au bout. Après je jette. Je garde environ un poème sur vingt, et encore moins lorsqu’il s’agit de composer un recueil. Chez les poètes plus jeunes, il y a une intellectualisation. Pas chez moi. Je viens du patois, qui a une forme de pensée plus proche du corps, plus musicale. » Dans les années septante toutefois, en particulier dans J’épelle Indiana (1979), divers poèmes laissent affleurer
des prises de positions plus idéologiques. Le poète y évoque l’oppression, la tyrannie, la violence moderne. Loin de dénoncer subjectivement et frontalement, il met en scène, ce qui prémunit ses poèmes contre la fadeur et la naïveté souvent caractéristiques de la poésie engagée : « Je suis un élève irrécupérable / Je ne supporte pas de torturer l’Indien qui nous sert de cobaye / Je m’embrouille dans les fils dans les électrodes / Je rate tous mes examens. » Et ailleurs : « Le quai saigne de tous ces émigrés tombés du train en marche / mains tendues vers la ville dorée dont nous ne sommes qu’un mirage // Nous leur crions : fuyez, ici la nuit est trop tenace. » Plusieurs textes recèlent même des accents écologistes, et ce bien avant les succès de l’écologie politique : « Parmi les amas de ferrailles, nous cueillons les dernières paquerettes près des portants rouillés / (…) / Le matin, nous dissipons l’odeur de terre avec les aérosols de nos grands magasins / Nous feignons de respirer les géraniums plastifiés qui ornent nos fenêtres. » Aujourd’hui, le temps des certitudes semble révolu : « Mon grand-père était mineur, et j’ai été proche des grilles de décodage de la société proposées par la gauche. J’avais des fois (sic), mais je n’en ai plus. Je ne crois pas que la littérature ait un rôle politique à jouer. » Admirant Henri Michaux, « qui a placé la recherche dans l’instant », Yvon Givert a signé avec Marche solaire (2002) sans doute son meilleur recueil. Certains poèmes y ont la simplicité du haiku (« La rumeur bruit / écailles d’insectes ailes de criquets// La statue disparait sous les feuilles mortes »), d’autres tiennent de la confidence sans apprêt, comme débarrassée de toute préoccupation littéraire, d’autres encore du mini-conte burlesque où la réalité vacille sur ses bases — et Plume, c’est vrai, n’est plus très loin. La mort semble y rôder plus fréquemment que dans les livres précédents, mais ce n’est pas mélancolique ni même triste. II y a de l’ironie et une belle énergie dans les mots qui disent la fin : « Le théâtre a rejoint la vie / Je rentre dans mon trou / Je vérifie le texte / Quelqu’un sans m’avertir a noté le mot fin ».
Le théâtre, le mouvement
C’est le théâtre qui, le premier, a pu répondre au besoin de compenser par la création l’immobilité, alors partielle, dans laquelle Yvon Givert se voyait confiné. Le théâtre, ce n’est pas du discours, c’est la vie qui s’agite, ce sont des personnages qui bougent, se croisent, apparaissent ou disparaissent à leur gré — ou, plutôt, selon le bon vouloir de l’auteur qui tire les ficelles. Yvon Givert a commencé à écrire pour le théâtre au début des années soixante, lors d’un séjour à l’hôpital. Le premier texte abouti est La Grande Pétoire, qui obtient le prix Charles Plisnier en 1963 mais qui ne sera porté à la scène qu’en 1971 par une troupe amateur. Après une guerre atomique, quelques survivants tentent de faire face malgré le désespoir devenu quotidien. Les pièces jouées ultérieurement s’appuient sur des ingrédients somme toute similaires : un espace clos, une situation initiale hors du commun — mais pas forcément improbable — des personnages forts, clairement typés — et par-dessus tout un regard sur le monde, en dépit parfois de la drôlerie ou de l’absurde avéré.
Dans Adieu Léokadia (1982) sont réunis, dans les sous-sols d’un Vieux casino, à deux pas des lavabos, un plombier de dix-huit ans et la dame des lieux, vieille belle à chignon piqué d’aigrettes. Un dialogue s’engage au milieu des bruits d’eau, des borborygmes des canalisations et des hoquets d’un juke-box.
Dans Le neveu d’Einstein (1990), un sieur Stein transcende sa vie sans intérêt dans la Principauté du Zilberstein en s’inventant une nouvelle identité : il devient, le temps d’un congrès scientifique annuel, Albert Einstein, neveu et héritier spirituel du Prix Nobel. Mais tout est décalé : le congrès se tient dans la mansarde d’une auberge campagnarde, alors qu’au rez-de-chaussée a lieu un banquet de chasse ; l’ interprète habituelle est remplacée par Babel, une bergère polyglotte ; et le seul savant présent, le Professeur Glückstammerdamm, finit par se douter de la supercherie. L’ensemble est sans prétention, mais émaillé de détails cocasses, qui pourraient faire mouche une fois mis en scène.
Yvon Givert porte un regard assez critique sur ses pièces les plus anciennes. Une avancée qualitative se serait produite la découverte du théâtre d’Harold Pinter dont il salue la capacité à montrer la cruauté, voire les crimes dissimulés dans la banalité de la vie quotidienne. Ne possédant pas les clefs du milieu, Yvon Givert fut trop rarement joué, mais une bonne partie de son théâtre fut mise en ondes et diffusée par la RTBF, la Radio Suisse Romande, Radio Canada, France Culture et, après traduction en allemand, par la West-deutscher Rundfunk.
« Faire la nique au destin »
Les romans, les nouvelles, c’est encore un jeu, même si les contraintes sont différentes : «Pour les romans, il y a aussi une grande part d’improvisation. Beaucoup de gens prennent la réalité trop au sérieux. Or, mon propos c’est d’ouvrir des points de fuite dans la réalité. Pour moi, l’important c’est de faire la nique au destin. C’est aussi pourquoi je n’écris pas sur le Borinage. Je connais trop le Borinage, et je le connais trop mal, pour écrire sur lui. Je préfère m’échapper de la réalité en la reconstruisant de toutes pièces. » De fait, dans les romans, l’aspect d’improvisation influence la construction. La narration parait démarrer en terrain balisé, puis le lecteur se rend compte qu’autre chose est en train de se jouer, puis autre chose peut-étre encore. Le sens n ‘est pas donné, il ne se laisse pas si facilement appréhender. Le jardin des Cyclopes (1996) commence comme un banal thriller américain. Un journaliste de la presse écrite new-yorkaise, en déprime, est chargé par son rédacteur en chef de couvrir l’exécution d’un condamné à mort retransmise en direct la télévision. Après l’exécution, il décide de s’intéresser au condamné et d’enquêter sur le meurtre qu’il a commis. Cependant, l’enquête dérive : non seulement le journaliste comprend qu’il est d’abord en quête de lui-même, mais il découvre — avant d’autres coups de théâtre – que l’invention de la réalité est plus intéressante que son dévoilement. La Serafina (1997) s’offre trois narrateurs qui racontent chacun un bout de la même histoire, mais la poussent également, tour à tour, dans une direction inattendue, si bien que la conclusion s’avère fort différente de ce que le début avait laissé présager.
Dans les romans rares sont les descriptions, car l’écrivain nouveau veut du mouvement : « II faut que ça aille vite. » Aussi est-il particulièrement à l’aise dans la nouvelle, dont il a abordé quelques sous-genres : la science-fiction (essentiellement dans N’aboie pas, Arthur, la lune est malade), le fantastique, et des récits plus réalistes mais où se traduit diversement l’absurdité de la condition humaine.
À plusieurs reprises au cours de l’entretien qu’il m’a accordé, Yvon Givert a fait référence à la nature et aux animaux : « II y a longtemps, au bout de la rue Brenez à Quaregnon 0ù vivaient mes grands-parents, il y avait un bosquet où un merle chantait. J’aimais l’écouter étant enfant. Je suis plus proche du merle que de ceux qui vont faire carrière. Et je suis plus sensible à la musique du mot qu’à son sens. Un autre souvenir de la petite enfance, c’est un jour où, m’a-t-on raconté, j’ai regardé la neige tomber sur le terril, fasciné, pendant quatre heures. Je suis un être d’étonnement. Je suis étonné d’abord de vivre. Je suis accroché une espèce d’énergie vitale, animale. Je pense plus comme un renard que comme un philosophe qui a fait de grandes études universitaires ». Évidemment, nombre d’animaux se sont invités dans les textes de l’auteur du Crocodile (1981) et de La perruche (1982). Dans Rosa (1999), une nouvelle tirée à part, un cadre supérieur qu’angoisse l’approche de l’an 2000 ne se trouve d’autre guide pour franchir tous les bogues promis que la vache éponyme qui lui apparaît en rêve et qui, bien sûr, lui parle. Et peu importe du reste ce qu’elle lui dit : la fable est une facétie opposée « la (mauvaise) santé du monde » — un ultime clin d’œil.
Laurent Robert
Choix bibliographique
Poésie
- Le crieur de midi, Chez l’auteur, 1976
- Le voyage immobile, Chez l’auteur, 1977
- J’épelle Indiana, Chez I’auteur, 1979
- La danse de l’unijambiste, Bruxelles, Maison Internationale de la Poésie, 1985
- Dans les cils du veilleur, Ottignies, Éditions Dieu-Brichart, 1988
- Le lit du nomade, Tournai, Éditions Unimuse, 1992
- Long parcours avant l’estuaire, Amay, L’arbre paroles, 1995
- Soudain ce fut dimanche, Namur, Editions de l’Acanthe, 2000
- Marche solaire, Leuze, Editions de l’Acanthe, 2002
Nouvelles
- N’aboie plus, Arthur, la lune est malade, Bruxelles, Éditions Jacques Antoine, 1988
- Un billet pour l’Australie, Dour-Lausanne, Éditions Luce-WiIquin, 1995
- L’éphèbe et les femmes nues, Namur, Éditions de l’Acanthe, 2001
- Rosa ou comment aborder l’an 2000 en toute sérénité, Marche-en-Famenne, Editions Chouette Province
Romans
- Le jardin des Cyclopes, Avin, Éditions Luce Wilquin, 1996
- La Serafina, Avin, Éditions Luce Wilquin, 1997
Théâtre
- La Grande Pétoire, 1963
- Le crocodile, 1981
- La perruche, 1982
- Adieu Léokadia, 1983
- Le neveu d’Einstein, Carnières, Éditions Promotion Théâtre, 1990
[1] Les propos repris dans cet article proviennent d’un entretien qu’Yvon Givert m’a accordé à la fin décembre 2004.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°136 (2005)
