La chaleur de l’Ours

Un coup de cœur du Car­net

Ludovic FLAMANT (auteur) et Sara GRÉSELLE (illus­tra­trice), Bastien, ours de la nuit, Ver­sant Sud jeunesse, 2021, 48 p., 14,50 €, ISBN : 978–2‑930938–27‑1

flamand greselle bastien ours de la nuitSelon cer­taines croy­ances et tra­di­tions, tout humain est lié à un ani­mal-totem (par­fois même à plusieurs) dont il peut percevoir des signes dans la réal­ité vis­i­ble, mais qu’il ne peut ren­con­tr­er que dans le monde invis­i­ble, celui des rêves, des voy­ages chamaniques et autres médi­ta­tions de l’inconscient. L’artiste Sara Gréselle a peut-être trou­vé le sien au détour d’un songe pré­moni­toire, flot­tant autour d’elle après son réveil et évo­qué à son com­parse Ludovic Fla­mant : elle illus­trait un album inti­t­ulé Bastien, ours de la nuit. Ce titre, onirique­ment puis­sant, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd et son écho per­sis­tant a mené à une mer­veilleuse réal­i­sa­tion graph­ico-textuelle éponyme.

L’ursidé, s’il n’est pas celui de l’illustratrice, est sans aucun doute l’allié pro­tecteur de Sébastien, un sans-abri sans âge errant dans les rues désertes d’une nuit glaciale. L’homme a le vis­age émacié, les joues creuses, les traits tirés. Il a surtout l’extrémité des doigts non cou­vertes par ses mitaines et, mal­gré l’inconfort du geste (causé notam­ment par deux grands sacs – mai­gres pos­ses­sions si encom­brantes – calés sur ses épaules), il tente de les réchauf­fer en « [faisant] de petits nuages chauds avec sa bouche ». Il arrête vite cette vaine opéra­tion dès qu’il aperçoit, à côté de poubelles, ce qui ren­dra sa nuit plus con­fort­able : des car­tons… Con­traire­ment à la comp­tine-pirou­ette-cac­ahuète, il n’en fait pas une mai­son, mais les utilise comme dérisoire isolant, une couche entre lui et le sol gelé. Recro­quevil­lé sous sa cou­ver­ture, il parvient à som­br­er dans le som­meil, moment où Bastien s’éveille : « Bastien, c’est un peu le rêve de Sébastien, la chaleur de son corps qui s’en va faire un tour… ».

Bastien se détache donc du vul­nérable assoupi et entame une déam­bu­la­tion noc­turne à la recherche de nour­ri­t­ure. Son butin se révèlera fru­gal (à peine quelques miettes d’une galette des Rois ben­née et un reste de ham­burg­er jeté par terre) mais il crois­era avec intérêt des spéci­mens d’une autre faune peu­plée de déclassés dont les yeux se détour­nent si facile­ment, de mar­gin­aux qui évolu­ent dans un par­al­lèle indif­férent. Heureuse­ment, l’âme de Bastien est celle des enfants, tout empreinte de naïveté et de curiosité. Alors, il avance et, par son regard, trans­forme les réal­ités les plus âpres en moments incon­grus. Finale­ment, pris par la fatigue et la nos­tal­gie, il retourn­era se blot­tir con­tre Sébastien ; cet ours-totem n’est-il pas l’emblème de la guéri­son et du courage devant l’adversité ?

Plus on relit cet album de chez Ver­sant Sud Jeunesse, plus sa poésie nous pénètre, sa pro­fondeur nous remue. Les mots de Fla­mant, justes et pesés, ser­vent en quelque sorte de légen­des aux incroy­ables dessins de Gréselle sou­vent présen­tés en médail­lon. Chaque illus­tra­tion cray­on­née, d’un réal­isme minu­tieux, d’une expres­siv­ité frap­pante, recèle une étrange magie triste. Peut-être procède-t-elle du gris dom­i­nant de la ville (lieu de « l’ultramoderne soli­tude ») tra­ver­sé par des élé­ments de verts ou de bruns (couleurs indé­ni­able­ment végé­tales). Quoi qu’il en soit, ce mélange sub­til mur­mure à l’imaginaire, comme l’image improb­a­ble d’arbres s’échappant de fenêtres comme la fumée de chem­inées… Loin de la lec­ture « bonne con­science », Bastien, ours de la nuit est un con­te extra­or­di­naire qui fait fris­son­ner de chaleur et dont la fin ouvre à une libre con­clu­sion.

Samia Ham­ma­mi